District 9 / Avatar : le match

20-01-2010 - 18:43 - Par

D9AvatarBandeau

Le hit surprise de Neill Blomkamp et le rouleau compresseur de James Cameron partagent nombre de points communs, pour un résultat radicalement différent. Décryptage.

Lors de la divulgation en août dernier de la bande-annonce d’AVATAR, certains forums internet avançaient l’idée suivante : et si DISTRICT 9, qui cartonnait alors au box office ricain, éclipsait le blockbuster très attendu de Cameron, dont les premières images créaient déception et interrogation ? Six mois plus tard, on sait que ces questionnements étaient farfelus. DISTRICT 9 a engrangé 204 millions de dollars dans le monde (pour un budget de 30) et AVATAR est, quand ces lignes sont écrites, sur le point de devenir le plus gros succès de tous les temps, avec 1,637 milliard de dollars de recettes. Mais comme l’argent ne fait pas tout, il nous est apparu utile, alors que DISTRICT 9 sort en Blu-Ray et DVD, de comparer les deux films d’un pur point de vue cinématographique, et clamer NOTRE vérité : le premier film de Neill Blombamp enterre le vaisseau-mère de James Cameron.

Neill Blomkamp / James Cameron

Neill Blomkamp / James Cameron

Frères siamois

A première vue, DISTRICT 9 et AVATAR ne sont même pas de lointains cousins. L’un se déroule de nos jours sur Terre, l’autre au XXIIeme siècle sur une planète exotique. Alors lançons nous dans une démonstration simple et rapide. Le synopsis de DISTRICT 9 ? Des aliens ayant débarqué sur Terre voilà 20 ans, incapables de repartir, sont ghettoïsés dans un township de Johannesbourg. Mais leur technologie, surtout militaire, est convoitée par les humains. Wikus est un rouage du système, chargé d’évacuer les aliens (nommées Crevettes) d’un ghetto à un autre, et ce faisant, va être contaminé par une substance le transformant en extra-terrestre. Traqué, il va faire équipe avec une Crevette, Christopher, se lier d’amitié avec lui, et prendre fait et cause pour les aliens pour assurer sa survie. Le pitch d’AVATAR ? Des humains ont débarqué sur Pandora depuis plusieurs années, et convoitent les ressources naturelles de la planète, entrant en conflit avec les indigènes Na’vis. Jake est un rouage du système, chargé d’infiltrer les Na’vis. Pour se faire, il télécharge son esprit dans un avatar, faisant de lui un indigène. Mais il va tomber amoureux de la culture qu’il doit détruire, et prendre fait et cause pour elle…

District1Souffrir pour être beau

Dit comme ça les similitudes sautent aux yeux. Sauf que les nœuds dramatiques entraînent deux visions opposées. Là où les humains d’AVATAR cherchent à s’emparer d’une ressource nécessaire à la survie de la Terre, faisant de leur cruauté et bellicisme un quasi cas de force majeure, DISTRICT 9 ne donne aucune autre raison à ce même bellicisme que l’avidité, plongeant le récit dans un puits de noirceur, qui, s’il n’est pas le plus subtil du monde, est au final bien plus polémique et radical. De même, le manichéisme d’AVATAR, qui n’aura échappé à personne, même aux adeptes du film, fait figure de paresse par rapport à celui de DISTRICT 9. Car oui, DISTRICT 9 est manichéen. Entendez par là que Neill Blomkamp joue aussi sur la confrontation entre Bien et Mal, Bons et Méchants. Sauf que la ligne de fracture traverse ici aussi bien les humains que les aliens. Manichéen, mais jamais monolithique. Mieux, Neill Blomkamp fait de son héros, Wikus, un idiot raciste, foncièrement désagréable, humanisé puis rendu attachant et réaliste au fil du récit, en le poussant à s’améliorer dans la douleur.

Avatar3Dans la chair

Et là réside l’une des majeures différences de subtilité entre DISTRICT 9 et AVATAR. Les deux films content comment l’humain comprend l’autre, l’étranger, en le devenant. James Cameron préfère la transformation virtuelle, Jake téléchargeant uniquement son esprit dans un avatar, là où Blomkamp joue la carte de l’organique. Wikus, mutant en Crevette, souffre, autant psychologiquement (devenir un alien, cette « sous-race » lui est insupportable) que physiquement. Il vomit, il saigne, et va jusqu’à l’auto-mutilation pour se départir de cette transformation. Ce rapport charnel que le public a avec le héros, cette capacité à saisir ce que cette transformation a d’intense (qui n’a jamais imaginé perdre une dent ou voir un ongle tomber ?), plonge DISTRICT 9 dans un récit kafkaïen proche de Cronenberg (LA MOUCHE, EXISTENZ…), où le danger, la peur et le malaise sont toujours présents. Cameron, lui, prive son héros de tout danger, son corps étant bien au chaud dans un caisson, et l’éloignant finalement de toute hybridation. Jake Sully n’est qu’une sorte de héros 2.0, tout comme l’est l’internaute protégé par son écran, quand Wikus est un réel mutant, intégrant « l’autre » dans sa chair. De fait, DISTRICT 9 inclut son public dans le récit, jouant à fond l’effet d’identification. Une immersion que Cameron, lui, ne tente de créer que par le truchement de la 3D, révolution prétendue du film.

District3Vers le futur et au-delà

Mais quelle révolution au juste ? Uniquement technologique (c’est déjà pas si mal, certes), quand certains parlent déjà d’AVATAR comme d’un équivalent au passage du muet au parlant. DISTRICT 9, bien dans son temps, va bien plus loin et triture le langage cinématographique avec des outils concrets. A la manière de CLOVERFIELD ou REDACTED, dont il pousse les concepts dans leurs derniers retranchements, DISTRICT 9 affiche une narration usant de tous les artifices possibles : narration classique à la troisième personne, faux documentaire, images d’archives, de chaines télé, de viseurs d’armes etc. Une multitude de points de vue, en guise de défi à la linéarité, poussant le langage cinématographique sur de nouveaux terrains, jusqu’à la rupture de la ligne entre fiction et réalité.

Avatar1Un autre monde

Car bien sûr, on pourra voir dans DISTRICT 9 une allégorie de l’Apartheid et un grand pensum sur la tolérance entre les peuples, tout comme AVATAR. Mais sans leçon de morale. Certes, Neill Blomkamp a un avantage certain : l’imagerie de l’Apartheid est bien moins rabâchée que celles du Vietnam, du 11 septembre ou du génocide indien revisités par Cameron. Mais il n’oublie pas pour autant l’actualité globale : lorsque Wikus et Christopher infiltrent et détruisent un labo de vivisection sur aliens, les média parlent d’acte de terrorisme. La ficelle est grosse, mais ses implications bien plus profondes, polémiques et frappantes : cet attentat, la politique humaine en est la cause. Et Blomkamp de pousser le public à réfléchir et réagir sur les horreurs provoquées par son propre monde, l’Occident, quand Cameron joue sur des ficelles émotives faciles, recréant la chute de l’arbre Na’vi comme d’une énième re-création hommage du 11 septembre.

Bien sûr, « s’élever » contre AVATAR est mal vu, comme si critiquer ouvertement le plus gros succès de tous les temps n’était qu’un geste de frustré trouvant les choix du large public contestables. Sauf que DISTRICT 9 n’a rien d’un petit film d’auteur se battant contre le méchant loup hollywoodien. Avec ses 30 millions de dollars de budget qui font rêver n’importe quel réal européen, et son Peter Jackson de producteur, DISTRICT 9 est aussi et avant tout un film grand public, voué à divertir, universel car jouant avec des peurs primales et quelques archétypes. Sauf qu’il le fait la rage au ventre, la sueur au front, avec le respect de l’intelligence du spectateur. Quand AVATAR, avec ses atours de conte classique, balance histoire d’amour sirupeuse pour attirer les femmes, aventure et dinos fluos pour plaire aux enfants, et fusillades bourrines pour les papas / ados. En somme, DISTRICT 9 vise l’universalité viscérale, quand AVATAR n’atteint que l’unanimité lisse. On a fait notre choix.

District 9, disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 20 janvier.

Avatar, en salles depuis le 16 décembre.

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