Focus sur le Napoléon de Kubrick

26-01-2010 - 17:30 - Par

KubrickBandeau

Quelques semaines après la sortie d’un livre somme (et très onéreux), la veuve et le beau-frère de Maître Stanley donnent une conférence sur le film de ses rêves, qu’il n’a finalement jamais réalisé. Passionnant.

TaschenBook2A l’automne dernier, l’éditeur Taschen publiait un livre en forme de rêve pour tout cinéphile : une observation minutieuse du travail de préparation effectué par Stanley Kubrick pour réaliser NAPOLEON. Soit des années de recherches méticuleuses et obsessionnelles sous forme de dizaines de milliers de fiches, d’essais de costumes etc. Un objet vendu 500 euros ( !) et qu’aucun lecteur lambda ne peut décemment se procurer. Mais le 11 janvier dernier, Christiane Kubrick et son frère Jan Harlan, accompagnés d’Andrew Birkin (frère de Jane et assistant de Kubrick) ont donné une conférence à la British Film Institute afin de disserter de ce projet fou, initié dès 1969 et abandonné deux ans plus tard. Une conférence en partie uploadée sur le Net par l’honorable BFI. Débriefing.

BonaparteKubrickBonaparte Kubrick

Pour Jan Harlan, Stanley Kubrick « aimait faire des recherches, il souhaitait être un étudiant du sujet sur lequel il travaillait ». Une manière pour le cinéaste de s’immerger dans le personnage dont il souhaitait conter la vie. Kubrick avait l’habitude de dire que Napoléon « était l’homme le plus intéressant de l’Histoire » selon sa veuve. Une fascination qui poussait le réalisateur de 2001 à écrire dans son carnet de notes : « Je souhaite faire de NAPOLÉON le plus grand film de tous les temps », une affirmation que Christiane Kubrick ne pense pas être une déclaration mégalo, mais une simple note d’intention à lui-même. Kubrick, comme souvent, avait donc mis la barre très haut. D’autant que pour Andrew Birkin, le cinéaste avait évidemment dû faire des choix pour conter l’histoire de Bonaparte, si bien que ces décisions auraient fait du « film un reflet de sa propre personnalité ». Un reflet par le prisme humain, comme l’explique Christiane Kubrick, puisque le premier jet du scénario, jamais réécrit et complété puisque MGM avait décidé de ne pas le produire en raison de l’échec du film WATERLOO avec Rod Steiger, débutait avec un Napoléon à quatre ans, le pouce à la bouche, un ours en peluche dans les bras, sa mère lui lisant une histoire pour dormir. Un ours en peluche qui devait aussi être du dernier plan du film, l’Empereur alors sur son lit de mort à Ste Hélène. Un récit intense et sombre, dans lequel le jouet devait rappeler l’humanité de Napoléon, même si ce truchement rappelait trop le Rosebud de CITIZEN KANE au goût de Kubrick, qui cherchait donc à remédier à ce problème… sans avoir finalement pu le faire.

Essais de costumes. copyright Taschen

Essais de costumes. copyright Taschen

Un sens universel

Pour Jan Harlan, NAPOLÉON ne devait pas seulement être un simple film historique, mais aussi une réflexion sur le présent, dont la guerre du Vietnam. « Napoléon était cet homme brillant et talentueux, ce leader charismatique, un conquérant aimé par son peuple mais aussi par ceux qu’il avait conquis. Un homme dont Stanley disait « Mais comment a-t-il pu être aussi stupide ? » en se penchant sur les erreurs de stratégie qui ont mené à sa perte » précise Harlan. « Pour Stanley, les raisons de la chute de Napoléon, et c’est ce qui l’intéressait, étaient ses émotions. Son désir de pouvoir, son incapacité à accepter ses erreurs ».

2001, l'aube de l'humanité

2001, l'aube de l'humanité

Regard sur un film fantôme

On le sait, Kubrick était homme d’innovations. Entre les caméras construites pour pouvoir filmer à la bougie dans BARRY LYNDON, les effets spéciaux dantesques de 2001, où la massive utilisation de la Steadycam sur SHINING, le cinéaste a semé des graines qui fleurissent encore aujourd’hui. Pour NAPOLÉON, il envisageait de faire construire un studio en forme de bulle gigantesque, gonflée à l’air. « Pas de pilier, pas de soutien. Juste une bulle, sur les parois de laquelle il aurait projeté des images en mouvement, afin de filmer les scènes avec les acteurs devant. Une technique qui aurait amélioré ce qu’il avait déjà brillamment fait dans le segment « L’aube de l’humanité » dans 2001 » explique Jan Harlan. Quant aux scènes de batailles, imaginez 50.000 figurants (de vrais soldats de l’armée roumaine), engagés dans de « vastes et mortels ballets » comme l’écrivait Kubrick… Le tout probablement illustré par de la musique classique, sans doute du « Beethoven, celui-ci étant contemporain aux événements » !

David Hemmings

David Hemmings

Le casting

Kubrick avait la réputation de ne pas aimer les stars depuis ses mésaventures avec Kirk Douglas sur SPARTACUS, et passait pour un tyran sur les plateaux. Des rumeurs contredites par le casting d’EYES WIDE SHUT, ses multiples collaborations avec Peter Sellers, ou celle avec Jack Nicholson sur SHINING, et les souvenirs émus de Shelley Duvall du plateau de ce même SHINING, où elle fut pourtant sévèrement malmenée comme l’atteste le making of. Mais pour NAPOLÉON, Kubrick contredit davantage sa légende. Puisque pour camper l’Empereur, il pensa à David Hemmings (BLOWUP), Oskar Werner (JULES ET JIM), Ian Holm et Jack Nicholson, avant de se fixer sur le premier. Pour Joséphine, il rêvait d’Audrey Hepbun, qui refusa le rôle. Quant aux personnages secondaires, il avait en tête, tenez-vous bien, Charlotte Rampling, Alec Guinness, Jean-Paul Belmondo, Peter O’Toole !

Si la simple idée d’imaginer un NAPOLÉON écrit et réalisé par Stanley Kubrick, sans doute le plus grand cinéaste de tous les temps, suffit à attiser le désir, tout ce qu’en disent le livre publié par Taschen et la conférence de la BFI ne fait qu’amplifier les regrets. Ceux d’être sans doute passé à côté du « plus grand film de tous les temps ». Restent les yeux pour pleurer et… l’imagination.

Les vidéos de la conférence de la BFI sont disponibles ICI et ICI.

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