LES AVENTURES DE TINTIN – LE SECRET DE LA LICORNE : Dossier

19-10-2011 - 17:50 - Par

Tintin, par Steven Spielberg : un mariage rêvé qui sonne comme une évidence pour les petits et grands amoureux d’aventure. Et qu’on voit comme un grand blockbuster, personnel et libérateur pour le cinéaste, trente ans après ses premiers émois tintinophiles.

DOSSIER PUBLIÉ DANS CINEMATEASER MAGAZINE N°7 DE SEPTEMBRE 2011 

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« Je ne suis pas un héros. Mais comme tous les garçons de 15 ans, j’ai rêvé d’en être un. Et je n’ai jamais cessé de rêver. » Les apparences sont parfois trompeuses : on pourrait attribuer cette citation à Steven Spielberg, dont le cinéma regorge de magie, de cet espoir enfantin qu’un jour, nos fantasmes les plus fous se réaliseront. Qu’il s’agisse de rencontrer un extraterrestre, trouver l’Arche d’Alliance, ressusciter les dinosaures. Pourtant, c’est bien Hergé qui parle, décrivant ainsi son oeuvre la plus emblématique, « Tintin ». Et c’est justement parce que son credo va si bien à Steven Spielberg que le cinéaste est toujours apparu comme le mieux placé pour porter à l’écran les BD du dessinateur belge. Lorsque nous rencontrons à Paris le créateur d’E.T. le 20 juillet, une interview réalisée pour RTL (comme les autres entretiens de ce dossier), la première chose qu’il nous dira sera d’ailleurs adressée au créateur de Tintin : « Au coeur du travail d’Hergé, il y a le jeune homme qu’il était. Il a traversé le monde et vécu de nombreuses péripéties grâce à son imagination. Et il a donné à tous ses lecteurs ce goût de l’aventure. » Hergé, Spielberg : deux hommes qui se sont échappés des frontières trop étriquées pour eux de leur pays, de leur quotidien, grâce à un génie de storyteller et une oeuvre stimulant les esprits de millions de personnes autour du monde. Deux créateurs profondément connectés à leur âme de gamin. « Je dessine pour l’enfant que j’ai été et que je suis encore », disait l’un. « La nostalgie, c’est merveilleux : on se souvient de notre enfance, on espère la retrouver, nous confie le second. Je suis très nostalgique, je ne peux m’en empêcher. » Deux créateurs aux oeuvres profondément optimistes qui, non content d’y convoquer le petit garçon qu’ils ont été, font de lui leur héros. Quand Hergé assure que Tintin « reste fidèle à l’esprit d’enfance, à cette liberté que les adultes menacent avec leurs problèmes, comme l’obsession de la sexualité », il décrit sans le vouloir le fondement de l’art spielbergien. Le travail d’un réalisateur qui a mis l’enfance au centre de son cinéma, explorant ses moindres recoins. Une oeuvre généralement d’une grande chasteté et dans laquelle les adultes sont souvent menaçants. Alors oui, Steven Spielberg semblait né pour se pencher sur le reporter d’Hergé. Mais l’évidence prend parfois de sacrés détours.

CARTE AU TRÉSOR

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« En parcourant une critique des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE parue dans un magazine français, j’ai remarqué qu’un mot revenait constamment : Tintin. Je me suis demandé pourquoi un article sur un de mes films citait ce personnage. » L’anecdote se déroule en 1981 et comme la plupart des Américains, Steven Spielberg ne connaît pas les BD de Hergé. Piqué au vif, il se procure quelques volumes. Et en homme d’images, est frappé d’admiration. « Les illustrations étaient si évocatrices en termes de storytelling, de relations entre personnages, que même sans parler le français, j’ai tout compris du récit », nous explique Spielberg. Sa productrice Kathleen Kennedy, nous confie se souvenir que le plus marquant pour eux, fut de constater que « ces BD s’apparentaient à des storyboards. Hergé aurait très bien pu être cinéaste ». Ni une ni deux, le réalisateur et sa collègue se mettent en tête d’acquérir les droits de « Tintin » pour en faire un grand spectacle hollywoodien. Quelques semaines avant sa mort en mars 1983, ils ont Hergé au téléphone. Il leur confie en toute simplicité que si quelqu’un devait porter Tintin à l’écran, cela devrait être Spielberg, en raison de la filiation évidente qui unit leurs oeuvres. Le deal sera conclu après la mort du dessinateur et après d’intenses négociations avec ses ayants droit, inquiets que Steven Spielberg, en bon businessman, leur demande le contrôle du merchandising du film. Commence alors le délicat travail de scénarisation, confié à Melissa Mathison, auteure d’E.T., qui aurait écrit un script autour du trafic d’ivoire. La légende veut que Spielberg pensait alors à Henry Thomas pour incarner Tintin, et Jack Nicholson – qu’il avait convoité pour RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE – pour Haddock. Mais Steven Spielberg se heurte à un os : le script, maintes fois réécrit, ne lui convient pas. Avec le recul, il se souvient aujourd’hui que son but a toujours été « d’obtenir l’histoire parfaite, l’aventure que tout le monde aurait imaginé pour un film TINTIN ». Alors aux alentours de 1987, il décide de ne pas réaliser lui-même, et appelle Roman Polanski. Celui-ci en discuta avec Le Nouvel Observateur bien des années plus tard : « L’adaptation (de Mathison, ndlr) était brillante. Elle piochait dans différents albums. (…) Mais le résultat manquait d’unité. Je leur ai proposé d’adapter « Le Sceptre d’Ottokar » car selon moi, c’est le tome le plus drôle. La Syldavie, c’est le royaume de la bêtise stalinienne. » Le cinéaste polonais travaille pendant trois mois sur son scénario, mais Steven Spielberg, toujours peu convaincu, décide en 1988 d’abandonner l’idée de porter Tintin au cinéma. Et comme par hasard, retourne alors à Indiana Jones pour LA DERNIÈRE CROISADE…

DE L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT

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« Tintin est mystérieux, nous confie, 23 ans plus tard, Steven Spielberg. Ce qu’on sait de lui, c’est qu’il est tenace et ambitieux dès lors qu’il veut raconter une bonne histoire dans ses reportages. » Encore une fois, le parallèle entre le cinéaste et le héros d’Hergé est transparent. Car si on devait définir Spielberg en un mot, on choisirait sans hésiter « déterminé ». Qu’il mette dix ans à monter LINCOLN, qu’il refuse fermement de lancer E.T. 2, ou GREMLINS 3, Steven Spielberg fait partie de ces artistes sur qui le regard extérieur n’a pas prise. « Si je me voyais comme les gens me perçoivent, je finirais par me contenter d’imiter celui que l’on pense que je suis » a-t-il même un jour déclaré. Une pugnacité et un recul qu’il a sans doute acquis avec la déconvenue des DENTS DE LA MER 2 (dirigé par Jeannot Szwarc), un braquage de son travail qu’il n’a jamais vraiment pardonné à Universal. Pas étonnant donc que malgré ses déconvenues dans les années 80, le cinéaste prouve une nouvelle fois toute sa ténacité, et en creux son amour sincère pour Tintin, en ressuscitant le projet au milieu des années 2000. Il achète de nouveau les droits, qui ont expiré entre-temps, puis confie en 2007 l’écriture à Steven Moffat, scénariste anglais connu pour la série JEKYLL, et qui, après son engagement sur DOCTOR WHO, passe en 2008 la main à Edgard Wright (SCOTT PILGRIM) et Joe Cornish (ATTACK THE BLOCK). On parle alors d’une trilogie en performance capture, dont Spielberg réaliserait le premier volet, Peter Jackson le deuxième, et le duo le troisième. Le père d’E.T. opte pour le dyptique « Le Secret de la Licorne »/ »Le Trésor de Rackham le Rouge », avec un soupçon du « Crabe aux Pinces d’Or », dans lequel apparaît Haddock pour la première fois. « Je voulais que le film nous présente la rencontre entre Tintin et Haddock » nous dit-il, car « ensemble, ils sont le yin et le yang. » Le tout pour un film qui oublie la réputation sulfureuse d’Hergé, le racisme de « Tintin au Congo », ses publications dans le journal Le Soir, alors géré par les Nazis… « Nous n’avons jamais pensé à ces histoires. Nous n’avons même jamais pensé les corriger ou les débarrasser de la pensée ou de la culture de l’époque où elles ont été écrites. (…) Nous voulions une aventure typique et pure, sans politique, sans message caché. Une excursion faite à 100% d’adrénaline », explique Spielberg. Avec Peter Jackson, il refuse également de moderniser l’iconographie : pas de portable, pas d’ordinateur. Tintin restera un héros des années 30-40-50, dans une ambiance digne du film noir. Fidélité, quand tu nous tiens. Malheureusement, tombe alors une tuile comme n’en a jamais connu Spielberg : le financement se casse la trogne. Universal, associé avec Paramount sur le projet, refuse de débourser la moitié des 140 millions de dollars de budget – hors coûts marketing –, en raison de sa méfiance envers la performance capture et des pourcentages demandés par Spielberg et Jackson. La major estime que pour rentrer dans ses frais, TINTIN, que personne ne connaît aux États-Unis, devrait rapporter au moins 425 millions de dollars au box-office mondial… Pour le cinéaste, peu importe que Tintin ne soit pas connu chez lui. Il VEUT faire ce film : « Hergé a raconté des histoires universelles, dit-il. Chaque année, il y a énormément de films qui ne sont pas adaptés d’un matériau connu, comme ceux de Pixar ou Dreamworks. Donc, dans les pays où Tintin n’est pas très célèbre, il apparaîtra comme nouveau. Si c’est un succès, le public découvrira ensuite les BD, et comprendra que nous n’avons pas créé cela de toute pièce. » Là encore, Spielberg prend le taureau par les cornes et fait la tournée des popotes. Il signe alors un deal avec Sony, qui récupère le gros du gâteau, la distribution internationale, quand Paramount hérite de celle américaine et anglo-saxonne.

COUP DE JEUNE

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Janvier 2009 : Steven Spielberg effectue les premiers coups de manivelle du SECRET DE LA LICORNE. Ou plutôt les premiers coups de manivelle virtuels. Lorsqu’il relança le projet, il demanda en effet à Peter Jackson et à sa société WETA d’effectuer des tests d’images de synthèse pour Milou. Mais le cinéaste kiwi, après s’être exécuté – il campait lui-même Haddock dans la vidéo –, parle à Spielberg de la possibilité de tourner le film dans son intégralité en performance capture. Une idée qui va le séduire, et entraîner l’implication de Jackson à la production. Un des obstacles qui a toujours suscité l’hésitation de Spielberg est tout à coup levé, comme il nous l’explique : « Je ne voulais pas d’acteurs en costumes dans des décors incroyables, avec des prothèses maquillage comme dans DICK TRACY. Je ne voulais pas faire un BARON DE MÜNCHAUSEN ultra stylisé. » En ce début d’année 2009, le cinéaste se retrouve donc dans un hangar vide. Les murs sont placardés de cases agrandies des BD pour inspirer les acteurs dans leurs poses : « Il y a énormément de Tati dans Tintin et Haddock, nous confie le cinéaste, car ce qu’ils ont de plus drôle vient de leur langage corporel. Tati faisait d’excellents films muets car ils étaient tous fondés sur ses mouvements. Chez les personnages d’Hergé, tout a à voir avec leur façon de bouger. » Spielberg dirige alors Jamie Bell (Tintin), Andy Serkis (Haddock), Daniel Craig (Rackham), Simon Pegg (Dupond) ou Nick Frost (Dupont) bardés de capteurs. Une première dans sa carrière, qui l’oblige à abandonner la pellicule qui lui est si chère. « J’étais nostalgique, bien sûr, nous dit-il, car il n’y avait pas cette odeur photochimique si particulière… » Pour enfin donner vie à l’œuvre d’Hergé qu’il chérit tant, Spielberg est prêt à tous les sacrifices, quitte à remettre en cause sa façon de travailler, et user d’une technologie tantôt peu convaincante (BEOWULF, LE PÔLE EXPRESS), tantôt triomphante (AVATAR, LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES). « Le pire, ce serait de refaire toujours la même chose avec les mêmes outils : je n’avancerais pas, je n’explorerais plus. Je serais juste assis sur les recettes qui ont marché pour moi dans le passé », assure-t-il. Détermination. Obstination. Toujours. Avec en main une caméra virtuelle, il peut parcourir le hangar et ainsi voir sur son écran LCD l’univers de Tintin prendre vie en direct sous ses yeux. « C’est peut-être l’expérience la plus spontanée que j’ai connue sur un plateau depuis mes courts-métrages d’enfance en 8 mm, nous déclare-t-il. J’étais moi-même le chef opérateur grâce à l’aide des techniciens de WETA. Je poussais la Dolly (…). Des choses que je n’ai pas l’habitude de faire. En ce sens, cette expérience était libératrice car elle m’a rapproché du centre de l’action. Quand Hergé dessinait, en tendant le bras, il pouvait saisir un pinceau et créer. J’ai ressenti ça : je n’avais qu’à saisir cette caméra virtuelle et je pouvais m’approcher de ce que je filmais comme jamais je n’avais pu le faire auparavant. C’était une redécouverte ! » Une seconde jeunesse pour un cinéaste en activité depuis plus de quarante ans, mais qui n’en a pas oublié ses méthodes bien-aimées pour autant. Avec ses deux prochains films, CHEVAL DE GUERRE et LINCOLN, il retrouve la tradition. Mais LE SECRET DE LA LICORNE, projet hors normes qui aura occupé son imagination pendant trente ans, méritait bien une dérogation. « À force de croire en ses rêves, l’homme en fait une réalité » disait Hergé. On en ferait bien un adage spielbergien.

LES AVENTURES DE TINTIN – LE SECRET DE LA LICORNE, de Steven Spielberg. Sortie le 26 octobre

Ci-dessous, retrouvez des questions bonus posées à Jamie Bell, Andy Serkis et Peter Jackson :

Ci-dessous, découvrez quels sont les films de Spielberg préférés de Jamie Bell et Edgar Wright (scénariste de TINTIN) :

Retrouvez notre critique de LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE

Commander Cinemateaser n°7 comprenant ce dossier sur TINTIN et un cahier spécial de 45 pages consacré à Steven Spielberg.

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