Cannes 2014 : P’TIT QUINQUIN / Critique

22-05-2014 - 09:47 - Par

De Bruno Dumont. Quinzaine des Réalisateurs.

Synopsis officiel : « Dors min p’tit Quinquin, min p’tit pouchin, min gros rojin. Te m’fras du chagrin si te ne dors point ch’qu’à d’main ». Une enquête policière extravagante, improbable et burlesque autour d’étranges crimes aux abords d’un village côtier du Boulonnais, en proie au mal, et d’une bande de jeunes crapules menée par P’tit Quinquin et Ève, son amoureuse.

L’idée que Bruno Dumont, l’un de nos cinéastes français fétiches, se lance dans un projet télé ne peut que nous réjouir et nous intriguer. Que le projet en question se penche sur des crimes en série sur la côte d’Opale titille encore un peu plus notre intérêt. Mais, qu’en plus, le tout soit une comédie, un genre que Dumont n’a jamais abordé – son cinéma se situe même à l’opposé de la légèreté – fait a priori exploser notre « enthousiasmo-mètre ». Ne tournons pas autour du pot : P’TIT QUINQUIN est sans doute la meilleure comédie française de ces dix dernières années, voire la meilleure comédie tout court depuis TED. L’hilarité provoquée par le premier des quatre épisodes – « L’Bête Humaine » – est telle que le spectateur, en larmes devant tant d’idées, de gags, de répliques brillantes et d’absurdité assumée, en vient presque à se demander s’il pourra humainement tenir le rythme sur plus de trois heures. Il faut dire qu’avec ses répliques choc (- ‘Ils sont jeunes, c’est normal de poser des questions cons’ –‘Oh non. Niveau questions cons, y a mieux’), ses personnages redoutablement croqués et ses situations surréalistes, P’TIT QUINQUIN réalise le grand chelem de la comédie, au croisement des ZAZ, des Nuls et des Monty Python. Et invente le commandant de gendarmerie ultime, un homme bourré de tics à la compétence toute relative, sorte de mélange improbable entre Charlot, l’Inspecteur Clouseau et Groucho Marx. Evidemment, Dumont ne parvient à maintenir le cap et aucun des trois épisodes suivants ne réussit le tour de force burlesque permanent accompli par le premier segment. Le rythme des trois autres chapitres faiblit mais jamais jusqu’au point de rupture. On se dit juste que P’TIT QUINQUIN, bien que guère écrit comme une série – on y voit davantage un long film découpé en quatre parties –, doit se savourer épisode par épisode et non en marathon comme cela a été le cas dans la salle de la Quinzaine des Réalisateurs. Tout simplement parce que, Bruno Dumont étant Bruno Dumont, la densité de P’TIT QUINQUIN intimide. Jouant allègrement sur les digressions et s’attachant à une foule de détails pour bâtir son univers et ses personnages, Dumont construit un récit bourré d’idées faisant se télescoper télé et cinéma. On citera notamment la manière dont il désamorce certains mystères ou cliffhangers via des ellipses savantes – et drôles. Ou encore comment il fait surgir le réel dans la fiction, en ne coupant pas les hésitations de ses acteurs – qu’ils bafouillent leurs répliques, regardent la caméra ou, encore mieux, sombrent dans un fou rire dévastateur. C’est là que l’on décèle toute la tendresse du cinéaste pour ses personnages : loin d’en faire des pantins d’une comédie qui aurait pu dangereusement aller sur le terrain de la moquerie paternaliste, Dumont laisse littéralement les clés de P’TIT QUINQUIN à ceux qui font vivre le récit – les personnages et leurs interprètes. De plus, toute comédie burlesque qu’elle soit, la mini-série demeure du pur Dumont, traversée par des thèmes chers au cinéaste – l’amour pur et inconditionnel, le racisme ordinaire et ses conséquences, le surgissement du sublime dans le banal, l’humain mis au défi par sa nature – et se conclut sur une scène aussi sombre, flippante et ambiguë que les 3h15 qui y ont mené étaient fendardes, lumineuses et accessibles. Autant dire que l’on a hâte de pouvoir décortiquer P’TIT QUINQUIN lors de sa diffusion télé à la rentrée. En attendant, on méditera cette phrase du commandant Van Der Weiden : ‘Quand il pleut le matin, c’est qu’il va pleuvoir’.

De Bruno Dumont. Avec Alane Delhaye, Lucy Caron, Bernard Pruvost, Philippe Jore. France. 4×50’ / 3h20. Diffusion sur Arte à la rentrée

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