Cannes 2016 : TONI ERDMANN / Critique

14-05-2016 - 22:36 - Par

Cannes 2016 : TONI ERDMANN

De Maren Ade. Sélection officielle, En Compétition.

Synopsis (officiel) : Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question « es-tu heureuse? », son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Ce père encombrant et dont elle a honte fait tout pour l’aider à retrouver un sens à sa vie en s’inventant un personnage : le facétieux Toni Erdmann…

À Cinemateaser on le sait depuis quelques temps mais Cannes vient d’en faire une brillante démonstration : il se passe quelque chose de nouveau dans le cinéma allemand. Petit outsider quasi inconnu, TONI ERDMANN vient de retourner la Croisette dans un grand éclat de rire. Second long métrage de Maren Ade (après le solaire et Bergmanien EVERYONE ELSE), cet étrange objet est à mi-chemin entre la comédie populaire et le film d’auteur déprimé. Cette indécision totale du film, cette manière d’emprunter deux chemins à la fois fait sa puissance et sa faiblesse.

Mettons tout de suite les choses au clair : TONI ERDMANN rebutera les amateurs de cinéma ultra léché. Maren Ade n’est pas du tout une cinéaste formaliste. Si le film pâtit un peu de cette esthétique très pauvre, son point de départ est tellement fort qu’il emporte la mise : un père cherche par tous les moyens à faire retrouver son sens de l’humour à sa grande fille devenue une femme d’affaire glacée. L’irruption maladroite de ce père un peu trop heureux pour elle produit une phase d’approche écrite avec beaucoup d’empathie. Maren Ade a l’intelligence de faire de la comédie en ne cloisonnant pas ses personnages dans des stéréotypes. En privilégiant les longues séquences, les moments d’observations et les creux du récit, elle réussit à sortir ses personnages du cadre un peu trop figé que ce type d’antagonisme pouvait supposer. Ces personnages existent et c’est déjà une victoire pour la comédie. On se surprend comme Ines à s’interroger sur la raideur de nos vies face à la folie douce de son père. Car, dès que le burlesque et le loufoque surviennent, l’impact est énorme. Non pas tant que les gags et les farces que fomente ce père soient si tordants. Mais c’est plutôt l’irruption qui mouche. C’est même d’une beauté folle quand soudain personnage et spectateur écarquillent des yeux d’un même bond. Toni Erdmann, le double comique du père, s’adresse autant à nous qu’à Ines. L’effet est imparable.

Pourtant, Maren Ade choisit de ralentir le film. Là où elle pourrait mener une merveilleuse et pure comédie en moins de deux heures, elle étire la durée de son cinéma pour emprunter un chemin plus ardu. TONI ERDMANN fonctionne comme une montagne russe : il faut supporter la lente montée vers les sommets pour apprécier la vitesse et la folie de la descente. Ce va-et-vient permanent entre la comédie puissante et le film d’auteur déprimé produit quelque chose de singulier mais d’un peu frustrant. Le principe est tellement drôle, tellement humain et plein de ressources qu’on se serait bien contenté de dérouler cette réconciliation père-fille de manière plus simple, plus immédiate, plus accessible aussi. Mais la puissance comique et émotionnelle serait-elle vraiment la même ? On en doute. Car si TONI ERDMANN réjouit malgré ses défauts de longueurs, c’est qu’il est un vrai film de clown, c’est-à-dire un film angoissé. Maren Ade filme les masques, les maquillages, les artifices qui nous font tantôt être Auguste ou clown blanc. Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette vraie-fausse comédie. Les facéties de Toni Erdmann ne cherchent pas tant à rendre le sourire à Ines qu’à rattraper le temps perdu, à créer des moments qui restent, quelque chose qui valait la peine d’être vécu. Rétrospectivement alors, chaque moment de creux de TONI ERDMANN, chaque moment de flottement et d’hésitation, d’égarement du film vers des zones trop théoriques (le discours sur la finance) prennent une autre dimension. Ines et son père s’affrontent, se cherchent, repoussent sans cesse les limites du jeu de dupe étrange qu’ils se sont lancés pour simplement passer du temps ensemble. Maren Ade propose la farce comme terrain d’entente, la complicité comme pur amour. Un film qui réussit à nous faire hurler de rire et à nous toucher au cœur, même avec des défauts, on prend !

De Maren Ade. Avec Peter Simonischek, Sandra Hüller, Lucy Russell. Allemagne. 2h00. Sortie le 17 août

 

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