Cannes 2016 : JUSTE LA FIN DU MONDE / Critique

19-05-2016 - 06:43 - Par

Cannes 2016 : JUSTE LA FIN DU MONDE

De Xavier Dolan. Sélection officielle, En Compétition.

Synopsis (officiel) : Sixième long-métrage du réalisateur canadien Xavier Dolan, adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, JUSTE LA FIN DU MONDE raconte l’après-midi en famille d’un jeune auteur qui, après 12 ans d’absence, retourne dans son village natal afin d’annoncer aux siens sa mort prochaine.

A-t-on vraiment vu Xavier Dolan vieillir ? Cinéaste né sur la Croisette, passé de petite curiosité des sections parallèles à star de la montée des marches, le cinéaste québécois est depuis ses 20 ans le proclamé « petit génie du jeune cinéma ». Grimpant de film en film vers le sommet, repoussant à chaque projet les murs de son cinéma, Dolan était la démonstration faite-cinéaste de l’insolence de la jeunesse. On le voyait s’épanouir, oser des mélodrames de plus en plus longs et ambitieux, bousculer les codes de la bienséance et de la pop avec un plaisir juvénile contagieux. MOMMY fut l’apogée de cette école buissonnière cinématographique, transformant le jeune créateur en véritable symbole. À quoi d’autre peut bien pouvoir rêver l’idole de la jeunesse que d’être le roi du bal ?

JUSTE LA FIN DU MONDE est donc le premier film « d’adulte » de Xavier Dolan. Un film de l’après, un film étrange qui bouscule tout sur son passage à commencer par Dolan lui-même. Difficile à aimer et pourtant entêtant, ambitieux et peut-être malhabile, le film a quelque de chose de moins immédiat que les précédents mais de pourtant peut-être plus décisif. En se confrontant à la raideur et à la puissance de la pièce culte des 90’s de Jean-Luc Lagarce, le réalisateur québécois fait un pas hors de sa zone de confort. JUSTE LA FIN DU MONDE est un anti-mélodrame, une pièce poétique mais aride, écrite à mi-chemin entre le prosaïsme du naturalisme (écrire comme l’on parle) et des effets poétiques de rythmes et de répétitions (des longs monologues alternent avec des phrases hachées). Comment Xavier Dolan, le cinéaste de la logorrhée, du rythme et de l’hystérie pourrait-il s’emparer d’un texte aussi costaud et contraignant ? Surtout, comment faire de Louis, le héros taiseux venu annoncer sa mort à sa famille, un pur personnage Dolanien, volubile et démonstratif ? Toutes ces difficultés, le réalisateur les affronte avec une ambition passionnante, une volonté quasi pyromane de détruire tout ce que MOMMY avait érigé dans son cinéma. JUSTE LA FIN DU MONDE est un film désagréable, chaotique, toujours à distance ; comme pour mieux égratigner le présupposé lacrymal du sujet. Il y a quelque chose de fascinant à voir ce cinéaste passer de l’autre côté, regarder son propre cinéma à l’envers et se remettre presque en question. Ici et là subsistent des traces de son œuvre : une chanson pop par-ci, un montage clip par-là, des zooms et des effets visibles. Mais le lyrisme et la fougue naïve de son cinéma laissent place ici à une âpreté, une volonté de bousculer tout sur son passage qui renvoie étrangement à J’AI TUÉ MA MÈRE, son tout premier film. Si ce premier coup d’éclat avait ouvert la porte de son cinéma, celui-ci en ouvre une autre, plus théorique peut-être, plus ambitieuse aussi, moins accessible sûrement.

Rien ne ressemble à JUSTE LA FIN DU MONDE. Et en ce sens Dolan a réussi à restituer, à trouver une forme cinématographique équivalente au choc que fut l’apparition de cette pièce, elle aussi hors norme à l’époque. Loin de lui être fidèle dans le texte, le film produit pourtant la même sensation singulière de familier et d’étrange, d’émotion et de dureté que les mots de Lagarce. Plongeant avec cette pièce aux racines du naturalisme à la française qui a façonné tout un pan du cinéma contemporain depuis les 90’s (la génération Desplechin and co), Dolan en formule sa propre version. Un peu à l’image du 8 FEMMES de François Ozon mais avec un tout autre résultat, ce film au casting-all star déplace les attentes, joue avec les zones balisées du cinéma français. Si Ozon rejouait le boulevard en mode queer, Dolan expose le drame auteur aux vanités morbides pop. Un peu à l’image du crâne en cristal de Jeff Koons, JUSTE LA FIN DU MONDE est un memento mori clinquant. On y entend par exemples d’affreux tubes de l’été comme des souvenirs décomposés d’un temps heureux. Il y a quelque chose de profondément mortifère, de presque putréfié dans ce cinéma qui déborde pourtant constamment. C’est comme si soudain l’énergie débordante de ses héros habituels se transformait soudain en prison intime. D’ordinaire, son cinéma déborde de sens et d’émotions sur tout l’écran. Ici, il ose le non-dit, le détail, la parcimonie. Un face à face mutique, un clin d’œil à peine esquissé, une étreinte dans la pénombre : les envolées lyriques sont transformées en moment d’introspection, là où la caméra ne va pas. Le regard fuyant de Gaspard Ulliel hante le film. L’acteur, absolument sidérant de beauté malade, irradie le film d’une lumière noire, une sorte de spectre qui regarde le monde des vivants lui avoir déjà dit adieu.

Dolan a déplacé le formalisme tonitruant de son cinéma sur le visage et les intonations de ses acteurs. Il les magnifie, les reformule, les transcende. Gaspard Ulliel, Vincent Cassel, Léa Seydoux, Nathalie Baye, Marion Cotillard, ils n’ont jamais été aussi bons, jamais été aussi fascinant à regarder parce que la mise en scène ne regarde qu’eux. En ça, le film quitte très vite le réalisme de la situation pour filmer cette famille décomposée comme une famille de monstres, d’archétypes, de stars aussi. Chacun joue le rôle de sa vie, le rôle de tous les rôles qu’ils ont joué. Ils sont tous excellents parce que la direction d’acteurs les oblige à aller jusqu’à l’os de leur art. Mais ce refus du naturel choquera beaucoup de monde. JUSTE LA FIN DU MONDE avec son esthétique étouffante, ses cadres serrés et son dispositif théâtral ne propose pas une immersion tranquille. Il va chercher quelque chose de plus étrange, un parfum proustien vicié (contempler le temps perdu) jamais agréable mais toujours fascinant. Profondément beau, parfaitement mal aimable, JUSTE LA FIN DU MONDE est le film d’un cinéaste amer, inquiet de l’oubli à venir, qui s’aventure dans les regards comme on apprend soudain à accepter les silences dans une conversation. Ce n’est pas tant de la gravité qu’une forme très étonnante d’évolution, une façon pour Dolan de quitter les rives de l’adolescence pour se confronter à la cruauté de la vie d’adulte. Dolan n’est plus Peter Pan. Il a grandi. Pas sûr que le monde lui pardonne. Nous, oui.

De Xavier Dolan. Avec Nathalie Baye, Gaspard Ulliel, Marion Cotillard. Canada/France. Sortie le 21 septembre

 

 

 

 

 

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