Cannes 2016 : LOVING / Critique

16-05-2016 - 10:37 - Par

Cannes 2016 : LOVING

De Jeff Nichols. Sélection officielle, En compétition.

Synopsis (officiel) : Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État. Considérant qu’il s’agit d’une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

Dans l’Amérique de la fin des années 50, des lois ségrégationnistes empêchent Richard, un homme blanc, d’aimer et d’épouser Mildred, une femme noire. L’État de Virginie leur nie jusqu’au droit de vivre ensemble, et les condamne à la prison, puis à l’exil. Le combat du couple finira par entrer dans la légende. D’aucuns pourraient imaginer que LOVING, le nouveau long-métrage de Jeff Nichols, drame tiré de faits réels, ne pourrait être plus éloigné de son précédent, le très récent MIDNIGHT SPECIAL, fable SF sur le deuil. Ce serait trop vite oublier la cohérence de l’œuvre de Nichols qui, de film en film, creuse une multitude de thèmes profondément personnels, de névroses intimes particulièrement poignantes. Tout comme MIDNIGHT SPECIAL, LOVING met en scène la traque absurde et irraisonnée de la différence. Les deux films partagent même une séquence automobile nocturne à l’imagerie et aux enjeux similaires. Mais dans LOVING, tout se fait forcément plus palpable, dépouillé du mystère métaphysique de MIDNIGHT SPECIAL. On retrouve le Jeff Nichols terrien, qui contrebalance la dureté aride de son Sud des États-Unis natal par une élégance qui n’a pas d’égale chez ses contemporains. Refusant de débuter LOVING par le traditionnel carton « Tiré de faits réels » – qui enserre tout récit dans une sorte d’obligation contractuelle avec l’Histoire –, Nichols prouve qu’il est avant tout un cinéaste, un metteur en scène de la réalité – qu’il façonne à son image, selon son vouloir. Cette qualité, on la retrouve dans la patiente exposition de LOVING : l’amour et le dévouement de Richard et Mildred explosent à chaque plan. Une inquiétude latente a beau affleurer dans leurs regards, le monde réel extérieur semble hors jeu. Le racisme et la ségrégation ne sont presque pas évoqués. Lorsqu’ils apparaissent, c’est dans un surgissement où, par sa mise en scène – montage, lumière et effet sonore –, Nichols en souligne l’absurdité. Pourtant, LOVING ne tombe au final dans aucun passage ‘obligé’ ou attendu. Avec sa maîtrise habituelle, Jeff Nichols désamorce toute effusion et fait de la retenue le maître mot de LOVING. Ses cadrages séparent et réunissent subtilement, la tension se construit dans les silences et les mots que l’on dit à demi, l’amour se démontre dans les disputes que l’on refuse d’avoir, l’impuissance contrite de Richard est portée par un score aérien – de nouveau signé David Wingo, en pleine possession de ses moyens. Jeff Nichols creuse peu à peu un fossé entre l’Histoire en marche – celle menée par Martin Luther King – et le quotidien révoltant, paralysé, de Richard et Mildred. Là encore, la justesse qui porte chaque scène a fort à faire dans la manière dont LOVING développe son propos et déploie ses émotions. Intime jusqu’à l’extrême, le film n’en demeure pas moins d’une ampleur remarquable, notamment grâce à son élan sentimental. Un personnage d’avocat (qu’auraient tout à fait pu incarner James Stewart ou Tom Hanks) apporte un humour sensible et une lueur d’humanisme simple mais transcendante. Il réifie cet espoir – très capraesque ou spielbergien – selon lequel la vie et l’amour triompheront quoi qu’il advienne. Si LOVING bouleverse tant, c’est que, comme ses interprètes, les sublimes Ruth Negga et Joel Edgerton, il semble être constamment au bord des larmes. Lorsqu’elles se permettent enfin de couler, leur puissance d’évocation dévaste : Mildred et Richard ne sont plus des héros de l’Histoire – et encore moins les simples sujets d’un biopic. Ils sont chacun de vous, chacun de nous, car Jeff Nichols a filmé leur peine et leur amour comme une douleur universelle. Rarement a-t-on la sensation aussi indéniable et déchirante d’avoir vu un grand film.

De Jeff Nichols. Avec Ruth Negga, Joel Edgerton, Michael Shannon. Etats-Unis. Prochainement

 

 

 

 

 

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