LE RÉVEIL DE LA FORCE : STAR WARS en héritage

16-12-2016 - 12:47 - Par

LE RÉVEIL DE LA FORCE : STAR WARS en héritage

LE RÉVEIL DE LA FORCE ne serait-il qu’un remake bête et méchant des films de la première trilogie ? Au lieu d’agiter la menace nostalgique, tentons de décrypter ce que le septième STAR WARS est réellement à nos yeux : un vibrant passage de flambeau entre générations – artistiques, fictionnelles et publiques. Inutile de dire que le texte qui suit est 100% spoilers.

 

Cet article a été au préalable publié dans le magazine Cinemateaser n°51, daté février 2016

 

« Si cela sonne trop neuf alors dès demain, ça sonnera comme hier. » Cette phrase du producteur de musique Rick Rubin (Beastie Boys, Johnny Cash, Rage Against The Machine…) rappelle pourquoi les Arts, quels qu’ils soient, ne peuvent faire totalement table rase du passé, oublier ce qui les a précédés et viser de manière obsessive la nouveauté à tout prix. Une problématique qui se révèle particulièrement prégnante quand on discute du RÉVEIL DE LA FORCE.

La saga STAR WARS, avec ses personnages de chevaliers Jedi calqués sur les samouraïs et les figures arthuriennes du monomythe campbellien, a toujours eu la transmission pour thématique. Une passation de savoir qui pose problème : comment éviter qu’un apprenti soit séduit par le côté obscur de la Force ? Dans cette croisée des chemins initiatiques, l’image du mentor est primordiale – Obi-Wan, Yoda, Qui-Gon Jin. Au-delà de tout questionnement moral, la filiation élève/professeur a également cours du Côté Obscur – Dark Maul et Dark Sidious, Palpatine et Dark Vador –, même si, biaisée, elle repose sur une coercition mentale et physique.

Le passage de témoin comme thématique de STAR WARS : logique, puisque George Lucas a mis dans sa saga tout ce qui avait pu le fasciner en tant qu’enfant et cinéphile – des serials à Flash Gordon en passant par les films de Kurosawa, les épopées de David Lean ou les westerns fordiens. Il était donc également logique que, dès les premières heures de STAR WARS EPISODE VII, avant même la vente de Lucasfilm à Disney, la transmission en ait été une idée maîtresse. Dans le livre « Tout l’Art de STAR WARS – LE RÉVEIL DE LA FORCE » (éditions Huginn Muninn), le production designer Rick Carter écrit : « Quand j’ai vu George pour la première fois en 2012, j’ai tout de suite compris que nous étions là pour transmettre le flambeau d’une génération à l’autre. » Une ambition confirmée par Lucas lui-même dans un communiqué de presse lors de la vente de son empire : « Il était temps pour moi de passer STAR WARS à une nouvelle génération de cinéastes. »

 

heritage-exergue1LE RÉVEIL DE LA FORCE de J.J. Abrams va encore plus loin : il est autant un film sur la transmission qu’un film de transmission et, pour le comprendre, il est nécessaire de saisir la manière dont il convoque diverses générations. LE RÉVEIL DE LA FORCE ne peut pas être analysé qu’à l’aune d’une nostalgie déviante. En effet, STAR WARS n’appartient pas qu’à une seule génération – celle ayant découvert la saga dans les années 70 et 80 avec la première trilogie – mais aussi aux deux générations suivantes – qui l’ont connue avec la prélogie et, pourquoi pas, la série CLONE WARS. Carter écrit que « STAR WARS n’a cessé d’évoluer au-delà du cinéma. (…) Cette galaxie s’est adaptée aux multiples interprétations de plusieurs générations successives. » Et le production designer de rappeler qu’il a vu UN NOUVEL ESPOIR en 1977 à l’âge de 27 ans tandis qu’au même moment, J.J. Abrams vibrait lui aussi pour le film à l’âge de… 11 ans. Même la première génération connaît en elle des lignes de fractures ! Au lancement d’EPISODE VII, Disney a mis en place un storytelling marketing réducteur mais efficace : celui du retour aux sources de la première trilogie, d’une ‘mise au placard’ de la prélogie. Cette volonté a pris plusieurs formes : le premier traitement de Michael Arndt, scénariste qui, par le passé, a donné diverses conférences pour analyser la perfection narrative du premier STAR WARS ; l’engagement de Lawrence Kasdan, auteur de L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et LE RETOUR DU JEDI pour coécrire le script final ; l’embauche d’Abrams à la réalisation, lui qui défend la pellicule, les animatroniques plutôt que les CGI etc. Là se joue une idée essentielle : LE RÉVEIL DE LA FORCE a été concocté par une équipe qui abrite plusieurs générations d’artistes, l’ancienne transmettant son savoir à la suivante, passant le relais. Le chercheur conceptuel du film et auteur de « Tout l’Art de STAR WARS – LE RÉVEIL DE LA FORCE », Phil Szostak, écrit ainsi que les équipes artistiques d’EPISODE VII étaient composées de « trois générations de maîtres et d’apprentis, de vétérans du cinéma et de nouveaux venus ». Une passerelle entre les âges jusque dans la technique utilisée par le chef opérateur Dan Mindel : il a travaillé des mois avec Panavision pour concevoir des objectifs qui, assortis aux pellicules actuelles, pourrait permettre au RÉVEIL DE LA FORCE d’approcher « le look des premiers films ».

Mais ce n’est pas dans ce regard vers le passé que le film s’avère passionnant – car là résiderait une nostalgie marketing –, c’est dans la manière dont ce regard sert une vision d’avenir. D’une génération d’artistes à la suivante, LE RÉVEIL DE LA FORCE se transforme en passage de relais d’une génération de personnages à une autre. Et de fait, par le jeu des passerelles méta, LE RÉVEIL DE LA FORCE finit par s’auto commenter, permettant au public de participer à ce passage de relais, d’une génération de spectateurs à l’autre. Combien de parents ont vibré de concert avec leurs enfants devant le film ? Dans cette expérience proposée par Kasdan et Abrams, qui honore autant le passé qu’elle ouvre vers le futur, combien de jeunes spectateurs ont été définitivement acquis à la cause STAR WARS, prêts à la transmettre à leurs frères et sœurs, à leurs futurs enfants ?

 

Cette transmission passe à l’image par la reproduction de schémas, par de nombreux renvois aux précédents films. Jakku/Tatooine. Rey/Luke. Kylo Ren/Dark Vador. L’Empire/Le Premier Ordre. Entre autres. Kasdan et Abrams ont beau opérer quelques subtils décalages – faire de Han l’Obi Wan de cet épisode, par exemple –, LE RÉVEIL DE LA FORCE se voit accusé d’être un paresseux remake des trois films originaux. L’argument du ‘fan service’. Lorsqu’AVENGERS met à l’image un Thanos en forme de clin d’œil, sans le présenter, en effet d’annonce, il n’excite que la connaissance des fans et exclut les spectateurs du film – voilà la définition du ‘fan service’. Hormis quelques blagues complices plus ou moins valables (les Stormtroopers parlant du nouveau T-17 par exemple), LE RÉVEIL DE LA FORCE, lui, convoque une imagerie et des archétypes narratifs digérés au préalable par la quasi totalité du public présent. Peut-on qualifier de ‘fan service’ l’utilisation d’images fantasmatiques de la saga – vaisseaux, planètes ? La réappropriation logique de tout un héritage visuel et narratif ? L’univers de STAR WARS est-il si spécial qu’il doive se régénérer du tout au tout de trilogie en trilogie ? À l’inverse, n’a-t-on justement pas reproché à Lucas le fossé visuel et narratif entre ses deux trilogies ? Rick Carter explique que l’EPISODE VII a été notamment conçu par le visuel : « On ne s’est pas contentés d’illustrer des scènes déjà existantes. On a donné vie à des concepts narratifs à travers les visuels eux-mêmes. » Les concept artists, à travers leur connaissance de la saga, ont donc commencé par dessiner sans se fier à un moindre scénario, influençant au final celui-ci. L’imagerie de STAR WARS est ici un des carburants logiques et essentiels du film.

Par ailleurs, relire les précédents épisodes n’a rien d’inutile. Plus que d’un manqué d’originalité, la méthode révèle une dramaturgie et un propos. LE RÉVEIL DE LA FORCE met ainsi en scène un monde où l’on se transmet les mêmes névroses de génération en génération, où l’on répète les mêmes erreurs encore et encore. Où Leïa et Luke, dont le père avait sombré du Côté Obscur, sont incapables d’empêcher leur fils/neveu de répéter le schéma et de se transformer en Kylo Ren.

LE RÉVEIL DE LA FORCE, par la prétendue ‘photocopie’ des premiers films bâtit un monde où la mort de l’Empire donne naissance à une
métastase encore plus agressive, le Premier Ordre. Lorsque nous l’avions interviewé, John Boyega nous avait dit : « Dans STAR WARS, il y a toujours une guerre. Personne ne gagne jamais. Pour moi, c’est un commentaire
[sociopolitique] suffisant ! » J.J. Abrams
est de ces cinéastes hantés par l’idée de répétition de l’Histoire – d’où le fait que tous ses films soient des récits de fuites
en avant cherchant à échapper à l’inéluctable et à l’idée de ‘refaisage’, de reboot ou d’hommage qui les sous-tend.

À ce titre, LE RÉVEIL DE LA FORCE devait au départ s’intituler SHADOW OF THE EMPIRE – l’ombre de l’Empire.
LE RÉVEIL DE LA FORCE brosse le portrait d’un monde sans foi ni mentor, où le prophète qu’est Luke Skywalker a disparu, où il n’est désormais plus qu’un vague « mythe ». Tout un pan de la nouvelle génération a sombré dans le Mal mais tend encore vers le Bien – comme le montre l’inédit conflit interne de Kylo Ren. Pour retrouver Luke et compléter la carte menant à sa retraite, il faudra que deux générations s’associent – Rey/Finn avec Han/Chewbacca, BB-8 avec R2D2. La seule manière d’avancer est de retrouver le passé. Rick Carter, dont les équipes ont étudié les designs de Ralph McQuarrie datant de la première trilogie, explique : « On a compris qu’il fallait retourner dans le passé pour aller de l’avant. [Une manière d’assurer] une continuité annonçant des possibilités futures. » LE RÉVEIL DE LA FORCE est une première pierre à un édifice à venir – les épisodes VIII et IX.

Citant volontairement les précédents opus, LE RÉVEIL DE LA FORCE rappelle l’importance de la saga aux yeux de ceux qui font le film mais aussi aux yeux de ceux qui le regardent. Il mythifie encore un peu plus STAR WARS, jusqu’à livrer un commentaire sur l’attachement des fans, dont l’équipe du film ne peut se départir. Kylo Ren est à ce titre exemplaire. Campé par Adam Driver, acteur millenial par excellence et symbole des questionnements existentiels de sa génération via la série GIRLS ou ses rôles chez Noah Baumbach, Kylo apparaît comme un personnage de jeune adulte perdu dans les affres de l’adolescence, sans modèle véritable, qui se cache derrière un masque rappelant celui de son grand-père Dark Vador. Comme l’a très justement écrit Robert Hospyan sur le site Film de Culte, l’histoire de Kylo Ren, c’est celle d’un cosplay qui a mal tourné, « une dénonciation du fanboyisme ». Une manière comme une autre, pour Kasdan et Abrams, d’assumer leur idée de transmission tout en rappelant la conscience qu’ils ont de marcher sur des œufs : comment contenter tous les fans, de tous les âges ?

 

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Ce commentaire méta plutôt courageux est au centre des intentions du film. LE RÉVEIL DE LA FORCE est un pont entre les âges qui finirait par se lever et par séparer les générations. Ainsi, dans une des premières séquences, Abrams filme Rey et une vieille femme en train d’accomplir la même tâche de nettoyage d’une pièce de mécanique. Rey observe son aînée : vieillira-t-elle ainsi ? Fera-t-elle encore la même chose dans 50 ans ? Ce questionnement universel sur le futur et le passage du temps lie immédiatement les jeunes spectateurs à leurs parents, qui les accompagnent dans la salle. Il y a trente ans, qui aurait pu imaginer emmener ses enfants voir un nouvel épisode de STAR WARS faisant suite au RETOUR DU JEDI ? Cette boucle répétitive lie la jeune génération aux ‘mythes et légendes’ de STAR WARS : le public aux premiers films et les personnages du RÉVEIL DE LA FORCE (Rey, Finn, Poe) aux héros passés (Luke, Han, Leïa).

C’est avec cette passerelle méta que Kasdan et Abrams font sans doute preuve de la plus grande générosité, faisant du RÉVEIL DE LA FORCE bien plus qu’un simple outil de nostalgie stérile. Ils offrent tout simplement STAR WARS à une nouvelle génération. Quand Finn et Rey tentent d’échapper au Premier Ordre sur Jakku, ils finissent par investir la carcasse du Faucon Millenium : la nouvelle génération se saisit littéralement de la saga STAR WARS et en prend possession. Dans cette scène se cache un commentaire cinglant sur ce passage de relais : le propriétaire du Faucon, Unkar Plutt, s’insurge du vol de son vaisseau et hurle « Il est à moi ! ». Or, Plutt est campé par Simon Pegg, contempteur féroce de la prélogie et symbole des fans de la première heure. Une manière pour Abrams d’asséner que LE RÉVEIL DE LA FORCE est conçu pour que le jeune public vole STAR WARS à ses parents, seul moyen pour porter la saga vers l’avenir, éviter le piège de la nostalgie et de la répétition ad nauseam. LE RÉVEIL DE LA FORCE vise à tuer le père – qui, dans un élan d’amour inconditionnel, caresse tout de même la joue de son fils. Si la mort de Han a été analysée notamment par l’essayiste Tony Zhou comme une manière forcée de conclure LE RETOUR DU JEDI (dans lequel Han devait initialement mourir), elle apparaît surtout comme un moyen pour les nouveaux personnages de débuter un processus de libération. Ainsi, lorsque Ben Solo/Kylo Ren, après avoir assassiné son père, confronte Finn et Rey, il clame : « Il n’y a plus que nous maintenant ! » Là se profilent la mort lente mais programmée de l’ancienne génération et l’avènement de la suivante.

« L’identité que tu cherches n’est pas dans le passé, mais devant toi », dit Maz Kanata à Rey après que celle-ci a mis la main sur le sabre de Luke. En somme, Maz donne la clé de tout le propos du film : l’important n’est pas ce qu’est Rey mais ce qu’elle va devenir. Et il en est de même pour la saga STAR WARS : la transmission, c’est apprendre du passé, se servir d’un bagage pour avancer. Interrogé sur les reproches faits au RÉVEIL DE LA FORCE, J.J. Abrams a récemment répliqué : « Je peux comprendre que certains disent ‘Oh, c’est un décalque total’ [des premiers films]. Mais ce qui m’importait était (…) d’aller en arrière pour aller de l’avant. » Ainsi peut-on facilement interpréter le plan final du film, dans lequel Rey retrouve Luke Skywalker et lui tend avec déférence son sabre-laser. On verrait bien Luke répliquer ‘Garde-le, il est à toi’, en une sorte de passage de témoin définitif. Au-delà de toute supputation, le geste de Rey rappelle visuellement celui du jeune Joe dans la conclusion de SUPER 8 : s’agrippant au collier de sa défunte mère irrésistiblement attiré par le magnétisme d’un vaisseau alien quittant la Terre, le garçon décide au final de lâcher cet objet auquel il tient tant. Un lâcher prise littéral et symbolique, une manière de tourner une page. Pour J.J. Abrams et pour Rey, la métaphore est identique. Le cinéaste a accompli sa mission de faire entrer STAR WARS dans une nouvelle époque, de l’offrir à une nouvelle génération : il peut passer à autre chose. Pour Rey, commence une quête – de son identité, de sa connaissance de la Force, etc. Une fin pour une génération, un début pour une autre.

Pour STAR WARS, enfin, la conclusion du RÉVEIL DE LA FORCE est un ultime élan de transmission, une ouverture vers l’EPISODE VIII : désormais, la saga va tendre vers autre chose. Kasdan et Abrams laissent leur place à Rian Johnson, jeune auteur et cinéaste qui ne pourra que réinventer STAR WARS. Lawrence Kasdan a déjà prévenu : « Rian Johnson va faire quelque chose de très bizarre. Si vous connaissez son travail, vous savez que [l’EPISODE VIII] sera différent de tout ce qui a déjà été vu dans STAR WARS. » On n’en attend pas moins de la part d’un cinéaste qui, dans ses trois films précédents, n’a eu de cesse d’hybrider les genres pour les renouveler. En se transmettant, STAR WARS se transforme.

 

STAR WARS – LE RÉVEIL DE LA FORCE
Disponible en DVD et Blu-ray

 

 

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