Cannes 2018 : THE SPY GONE NORTH / Critique

13-05-2018 - 16:15 - Par

Cannes 2018 : THE SPY GONE NORTH

De Yoon Jong-bin. Sélection officielle, Séances de minuit.

 

Synopsis : 1993, en Corée, le seul pays du monde où la Guerre froide n’a pas pris fin. Les tensions autour du développement d’armes nucléaires s’accroissent. Park Seok-young, membre des services secrets de l’armée sud-coréenne infiltre les installations nucléaires nord-coréennes en se faisant passer pour un homme d’affaires. Alors qu’il gagne la confiance des nord-coréens, il apprend qu’un accord secret lie les deux Corées…

 

L’actualité rattrape le cinéma sud-coréen : alors même que Moon Jae-in vient de serrer la main à Kim Jong-un, rapprochement mettant fin à des décennies de statu quo diplomatique et de menaces de guerre, est projeté à Cannes THE SPY GONE NORTH, histoire vraie d’un espion sud-coréen infiltré au nord dans les années 1990 sous le nom de code Black Venus pour récolter des informations sur le programme nucléaire de Kim Jong-il. Mais sa position-clé à cheval sur les deux camps lui donne une certaine hauteur de vue sur les relations complexes qui les unissent. Sa présentation en Séance de minuit est trompeuse. THE SPY GONE NORTH ne répond en rien aux sous-entendus sulfureux de cette case-horaire et il n’est pas du tout réservé à un public averti. À peine est-il plus accessible aux spectateurs déjà éduqués au cinéma coréen et un peu conscients de la situation géopolitique de cette partie du monde. Au contraire, le film de Yoon Jong-bin (connu pour NAMELESS GANGSTER et KUNDO) relève davantage d’un cinéma cérébral à suspense que d’un cinéma physique typiquement coréen. Comme finalement dans le cinéma de Spielberg, un grand personnage un peu banal – lui-même incarné par l’un des meilleurs acteurs sud-coréens actuels, Hwang Jung-min – va revendiquer la place de l’humain dans un système déshumanisant. Lui, seul contre tous, ramène la guerre psychologique et nucléaire à hauteur d’homme. Ses convictions bercées par les certitudes du monde libre, il va confronter sa définition de la démocratie à sa définition de la dictature et négocier sa désillusion. Joignant le geste au message, Yoon Jong-bin fait d’abord un vrai film de personnages, privilégiant une mise en scène discrète et subtile, rapprochant par le symbole, le verbe et l’espace les deux Corées, sur l’autel des effets de réalisation spectaculaires et dynamiques du thriller typique. Déterminant dans l’énergie désespérée du film, la silhouette élégante de Hwang Jung-min, dont le joyeux dégingandage se brise soudain en un accablement bouleversant, et son visage assombri par la détresse est soudain illuminé par la malice. Film complexe reflet d’une tension inextricable, THE SPY GONE NORTH se permet même de traiter Kim Jong-Il comme un vrai méchant, un personnage défini par des motivations, des réflexions, des émotions, là où le cinéma se contente souvent, par peur de pécher par excès de psychologie, d’aborder ce genre de personnage comme des pantins du mal. Il n’y a rien qui rende plus honneur aux héros que de leur écrire des antagonistes qui leur sont dignes. La deuxième heure, quand les enjeux se durcissent et deviennent plus concrets, est indubitablement plus efficace que la première, trop confuse, trop longue. Le film peine à démarrer et son jeu de piste entre Séoul, Pékin et Pyongang peut même décourager les plus attentifs des spectateurs. Mais quand il décolle et prend ses personnages par les grands sentiments, THE SPY GONE NORTH résonne avec les peurs et les émotions contemporaines de la plus fulgurante des manières. THE SPY GONE NORTH partage avec JSA (l’un des premiers films de Park Chan-wook) cette volonté de se saisir du conflit nord/sud pour raconter le désastre humain. Avec l’énergie du désespoir.

De Yoon Jong-bin. Avec Hwang Jung-min, Lee Sung-min, Cho Jin-woong, Joo Ji-hoon. Corée du Sud. 2h21. Prochainement

 

 

 

 

 

 

 

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