Cannes 2018 : BORDER / Critique

10-05-2018 - 22:26 - Par

Cannes 2018 : BORDER

D’Ali Abbasi. Sélection officielle, Un Certain Regard.

 

Synopsis : Tina, officière des douanes, est connue pour son incroyable odorat. Parfois, on dirait même qu’elle est capable de sentir la culpabilité de quiconque lui cache quelque chose. Mais quand Vore, un homme suspect, s’approche d’elle, ses capacités sont mises au défi pour la première fois de sa vie. Tina sent bien que Vore lui cache quelque chose mais elle ne sait pas quoi. Pire, elle ressent une étrange attirance pour lui. Alors qu’un lien spécial se crée entre eux, Tina découvre enfin la véritable identité de Vore et, ce faisant, la vérité sur elle-même.

 

Le problème des concepts très forts comme celui de BORDER, c’est que leur potentiel est maximal sur des formats courts, moins sur des formats longs. Son sujet – une femme aux instincts primitifs travaille en douane pour dénicher les resquilleurs grâce à son flair très développé et rencontre un jour un homme qui lui ressemble –, Ali Abbasi l’étire trop en longueur et l’épuise en s’aventurant sur les pistes du thriller nordique sur fond de pédophilie. À vouloir être trop narratif, le metteur en scène oublie de faire confiance à son postulat dingue, savant mélange de réalisme très suédois et de légendes nordiques. Son couple mal-aimable d’êtres sauvages, dont madame poursuit tout de même les criminels, sert à interroger le curseur de la bestialité chez les humains. Eux que nous trouvons si moches et si primaires sont-ils vraiment moins « civilisés » que le ramassis de pourris qui errent sur nos terres ? Que reflètent-ils de nous qui nous fait si peur ? On s’attache rapidement à Tina, cette femme, seule dans sa chair, frustrée dans sa sexualité par les normes sociales. Heureusement, à la rencontre de son semblable, elle va apprendre que la fluidité sexuelle n’est pas qu’une théorie progressiste moderne. Tina nous met face à notre propre intolérance, mais elle élargit aussi nos horizons.

Si le film avait été jusqu’au-boutiste, sans chercher à rentrer dans les clous d’un cinéma normé (un comble), alors on aurait pu creuser et comprendre davantage l’existence de Tina, ses origines, ses sentiments et ce parcours de vie qui a abîmé ses origines. En l’état, les scènes vraiment profondes de quête identitaire et sexuelle n’ont pas réellement le temps d’exister, étouffées par la sacrosainte intrigue. Or Tina mérite un film entier pour qu’on puisse apprendre à toujours l’aimer davantage. Elle est l’un des grands personnages qui subsistera de ce festival. L’actrice Eva Melander, dans ses gestes mal dégrossis et ses traits expressifs presque poétiques sous de lourds prothétiques, s’invente un langage corporel et oral qui occupe tout l’écran et fascine. Ce rôle ni facile ni gratifiant manifeste chez son interprète un lâcher prise total, forçant l’admiration. Dommage que le metteur en scène la filme sans inspiration et se contente d’une image crue et d’une caméra utile. BORDER se déroule sans fulgurance et parfois avec complaisance. Seul son postulat et son potentiel restent en tête, en plus d’une séquence de sexe, typiquement cannoise certes, mais qui casse les codes du cinéma d’amour.

D’Ali Abbasi. Avec Eva Melander, Eero Milonoff, Jorgen Thorsson. Suède. 1h41. Prochainement

 

 

 

 

 

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