Cannes 2018 : FAHRENHEIT 451 / Critique

13-05-2018 - 13:44 - Par

Cannes 2018 : FAHRENHEIT 451

De Ramin Bahrani. Sélection officielle, Séances de minuit.

 

Synopsis : Dans le futur, aux États-Unis, la lecture a été interdite et les livres doivent irrémédiablement être détruits. Guy Montag, sous le commandement de Beatty, fait partie des pompiers chargés de brûler les ouvrages cachés par les contrevenants. Mais un jour, lui aussi tombe sous le sortilège d’un livre et commence à ouvrir les yeux sur son monde et son travail…

 

Adapter « Fahrenheit 451 », roman d’anticipation de Ray Bradbury publié en 1953, a tout d’une gageure tant son récit se révélait parfois fuyant, plus enclin à l’errance psychologique et au mystère – à l’image de sa fin en suspens – qu’à l’efficacité à tout prix. Une gageure double puisque toute tentative passe après celle, réalisée en 1966, de François Truffaut. Comment se mesurer, alors, à deux géants ? En revenant à la source et en effectuant un véritable travail de réadaptation, prenant autant en compte le matériau originel que le contexte politique, social, technologique et économique dans lequel la nouvelle adaptation évolue. Un travail effectué avec soin par Ramin Bahrani, cinéaste américain d’origine iranienne dont on connaît les élans résolument sociaux. Avec FAHRENHEIT 451, il a l’occasion de s’évader du naturalisme habituel de son cinéma et livrer une version déformée, grossissante, de notre réalité. Il s’éloigne parfois intelligemment du matériau de Bradbury pour en livrer une progression logique, liée aux évolutions connues par le monde depuis les années 50. Ainsi, les réseaux sociaux ont ici une place centrale, écrasante, ils sont un jouet de l’expression de l’oppression, tout comme les écrans – là où chez Bradbury, ils recouvraient les murs des maisons, ce sont chez Bahrani l’intégralité des façades des buildings qui offrent des fenêtres vers les informations télé et les réactions du public. Si cette imagerie a tendance à rappeler l’incontournable BLADE RUNNER, FAHRENHEIT 451 parvient à conserver sa propre identité, notamment par sa façon de dénuer les habitats de textures ou de styliser l’image par le biais de filtres colorés ou de néons remarquablement utilisés par le chef opérateur Kramer Morgenthau. Peu à peu, par petites touches souvent pertinentes, FAHRENHEIT 451 se construit sur son matériau d’origine pour mieux s’en départir et y apporter sa propre pertinence : les références à la presse écrite, aujourd’hui malmenée ; les passerelles entre la « fausse Histoire » telle que décrite dans le roman et les « fake news » ; l’upload de livres sur un réseau numérique ; l’idée d’une bien-pensance poussant à brûler les livres pour ne plus offenser rien ni personne etc. Le film bouleverse aussi son protagoniste Guy Montag et lui offre une storyline filiale en lieu et place de celle maritale du livre. Un changement majeur mais d’autant plus captivant que Michael B. Jordan incarne – avec noblesse et fragilité – le personnage. À travers l’acteur, dont plusieurs rôles marquants étaient hantés par des questions de passation, d’héritage et d’identité (FRUITVALE STATION, CREED, BLACK PANTHER), un questionnement sur la transmission de la violence en Amérique traverse FAHRENHEIT 451. La « Seconde Guerre Civile » américaine du roman trouve alors un écho dans les fractures actuelles, comme celles mises à jour par le mouvement Black Lives Matter ou celles engendrées par la résurgence publique de l’alt-right. Le film se voit ainsi plus que jamais porteur de toute une symbolique – sans doute plus appuyée, plus portée par une intrigue que dans le livre – sur la nécessité d’une réaction organisée face à l’oppression. Si le récit connaît quelques à-coups, pertes de rythme ou raccourcis hasardeux, voire si certains éléments intrigants auraient peut-être mérité d’être développés (les « Dark Countries »), l’histoire imaginée par Bradbury trouve ici une belle énergie, à l’image de la performance délectable, suintante de malignité, de Michael Shannon, qui semble être né pour incarner Beatty. Plus qu’une anticipation, FAHRENHEIT 451 se transforme en conte moral : « Nous nous sommes fait cela à nous-même, dit Clarisse. Ce monde, nous l’avons voulu. » À nous, désormais, de nous l’éviter.

De Ramin Bahrani. Avec Michael B. Jordan, Michael Shannon, Sofia Boutella. États-Unis. 1h38. Prochainement

 

 

 

 

 

 

 

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