Cannes 2018 : UNE AFFAIRE DE FAMILLE / Critique

14-05-2018 - 14:40 - Par

Cannes 2018 : UNE AFFAIRE DE FAMILLE

De Hirokazu Kore-eda. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

 

Si Kore-eda avait proposé un changement convaincant de genre et de style avec THE THIRD MURDER, impossible de bouder son retour à la chronique familiale éthérée. UNE AFFAIRE DE FAMILLE apparaît moins immédiatement marquant que certains de ses films précédents, mais Kore-eda fait encore ici montre d’une rigueur d’écriture admirable : chaque personnage a droit de cité, a son moment, son arc, et les interactions entre chacun sont explorées avec soin, subtilité, malice et tendresse – qu’il s’agisse du lien entre la jeune Aki, qui gagne sa vie au peep-show, et sa mamie, de la relation lumineuse entre Osamu et son épouse Nobuyo (géniale Sakura Ando) ou entre Osamu et son fils Shota. Kore-eda observe cette famille de gagne-petits, de laborieux vivant de petits boulots et d’expédients sans ne jamais teinter son regard du moindre jugement. À la marge de la culture oppressante de la win et de l’efficacité, les Osamu vivent dans une vieille maison japonaise entourée d’immeubles plus récents et bétonnés, joli symbole de leur place à part dans la société, entre tradition et modernité, légalité et criminalité. D’autant que la cellule que forment les Osamu n’a rien d’une famille ordinaire. Kore-eda prend le temps de disséquer leur manière de fonctionner et de vivre, avant de soigneusement la déconstruire et d’en dévoiler la complexité. Pendant plus de 90 minutes, UNE AFFAIRE DE FAMILLE se conjugue sur le mode de la chronique. Le plus important ici n’est pas tant une hypothétique intrigue que le cœur émotionnel de ces personnages, que le déroulé de leur existence, leurs joies simples, leurs peines sourdes, leurs moments de rire et de spontanéité. C’est bien tout l’Art de Kore-eda de savoir encapsuler la vie de la plus pure et simple des façons pour la redistribuer sur l’écran avec délicatesse et générosité. Ici encore, il démontre son brio de dramaturge et multiplie les scènes d’une folle humanité, d’un sentimentalisme évident, toujours avec une justesse crève-coeur – on pense notamment à ce superbe moment où un épicier exhorte Shota à ne pas embrigader sa sœur dans le vol à l’étalage. Cette succession de moments vrais, que Kore-eda met subtilement en scène – les compositions et la lumière protectrice dans le décor enserré de la maison sont du grand Art -, crée un tourbillon d’humanisme et, sans qu’on le voie venir, mène à un dernier acte d’une intensité dramatique terrassante, allant tête baissée dans une direction inattendue. Mis face à leurs secrets, les Osamu se dévoilent encore plus humains et faillibles qu’on ne le croyait déjà, ils se font les vecteurs d’un portrait très ambivalent d’un Japon dont les traditions et la culture semblent cacher un délitement du tissu social et humain. Cette dernière demie-heure là, où les familles qu’on se crée importent autant si ce n’est plus que les liens du sang, renvoie directement à NOBODY KNOWS et TEL PÈRE TEL FILS, deux des plus grands films de Kore-eda. Là, lorsque la tragédie se joue, Kore-eda et ses personnages transpercent le cœur avec des mots simples, de ceux que l’on dit à voix basse, en secret, sans personne pour les entendre. Parce qu’ils n’attendent ou ne supposent aucune réciproque, ils sont sans doute les plus importants.

De Hirokazu Kore-eda. Avec Lily Franky, Sosuke Ikematsu, Sakura Ando. Japon. 2h01. Prochainement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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