Cannes 2018 : UNDER THE SILVER LAKE / Critique

16-05-2018 - 12:49 - Par

Cannes 2018 : UNDER THE SILVER LAKE

De David Robert Mitchell. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : À Los Angeles, Sam, 33 ans, sans emploi, rêve de célébrité. Lorsque Sarah, une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Elle le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

 

Un seul plan suffit. Parfois, le tout premier plan d’un film suffit pour savoir que l’on est en présence d’une œuvre singulière, particulière pour son auteur et, par ricochet, pour le spectateur. En un simple panoramique à 180 degrés, allant de ce qu’observe le héros de l’histoire à son visage halluciné, UNDER THE SILVER LAKE s’impose en film de point de vue. Celui de son protagoniste, Sam, trentenaire glandeur vivant à Los Angeles ; celui de son créateur, le jeune cinéaste David Robert Mitchell et enfin, celui du spectateur, avec la culture duquel le récit ne va cesser de deviser plus de 2h15 durant. Dans son précédent long, le formidable film d’horreur IT FOLLOWS, Mitchell avait en partie déconstruit tout un genre en proposant une narration à la fois premier degré et citationnelle. Avec UNDER THE SILVER LAKE, il accède à l’étage supérieur et déconstruit toute une culture, son mode de fonctionnement, pour en décoder l’importance sociale et humaine, l’emprise psychologique et toxique. Ici, par une réalisation aussi intime qu’ample, s’attardant autant sur les visages et les corps que sur l’univers de papier glacé (carton pâte ?) dans lequel les individus évoluent, Mitchell crée un film-monde labyrinthique. À la fois linéaire et fragmentaire, bizarre et organique, complexe et limpide, UNDER THE SILVER LAKE se présente comme un neo film noir hybridant Chandler et Pynchon, avant de totalement abandonner cette piste sans même que l’on ne s’en aperçoive. Les plans citent Hitchcock, la musique tout un âge d’or hollywoodien des 50’s et 60’s, les références directes ou indirectes, claires ou cryptiques affluent constamment dans le cadre.

Et pourtant, le film garde sa singularité et son identité. Par une magie presque inexplicable, David Robert Mitchell parvient à rendre l’errance efficace, un personnage nébuleux fascinant, sa quête ténue, évidente. Sans doute parce que le regard de Sam, ce sacro saint point de vue, aussi fucked up qu’hagard, donne au récit une véritable direction. Comme happés par les yeux tristes et la fausse bonhomie de Sam – merveilleusement campé par un Andrew Garfield des grands jours -, on se laisse porter par ses pérégrinations dans l’absurde. D’autant qu’il arpente un monde captivant car effrayant, une Los Angeles de zombies et de prédateurs, ville d’un male gaze institutionnalisé, ville où l’on peut mater des corps dénudés sans parvenir à la moindre empathie pour une jeune femme en larmes. Une ville où l’on regarde des films ou assiste à des concerts dans des cimetières, où on boit des coups sur des pierres tombales d’icônes légendaires. Un monde où le divertissement régit tout, où il s’infiltre partout, y compris dans la mort. Tout comme son titre invite à découvrir des mystères insolubles « sous le lac d’argent », UNDER THE SILVER LAKE lève le voile sur une industrie morbide et s’affirmerait presque comme un pendant inquiet de LA LA LAND, un cauchemar éveillé tirant le portrait d’une industrie rongée par les abandonnés et les ambitieux du miroir aux alouettes – pas étonnant que Mitchell utilise deux chansons de « Monster », sublime album de R.E.M. hanté par les morts de River Phœnix et Kurt Cobain.

Ce voyage erratique et symbolique, David Robert Mitchell en fait tout d’abord une fin avant, au final, d’en faire un moyen. Car la fausse nébulosité de UNDER THE SILVER LAKE mène à une réflexion bouleversante sur les obsessions que créent la pop culture, sur son caractère régénérateur aussi, presque comme un vampire qui jamais ne vieillit mais ne cesse de se transformer – Mitchell va d’ailleurs jusqu’à s’autociter. Avec acuité, il analyse la nature mouvante et protéiforme de la pop culture puis sa puissance évocatrice et addictive. Que pourrait bien trouver Sam dans sa quête obsessionnelle d’indices, de mystères, de conspirations parano ? Que va-t-il voir derrière le rideau ? « Je n’ai pas l’habitude du bonheur », dit-on dans L’HEURE SUPRÊME, film muet que la mère de Sam adore. On sent qu’avec UNDER THE SILVER LAKE Mitchell exorcise une peine très personnelle. D’une densité folle, c’est le film d’une génération qui, en manque de repères et bombardée de signaux, en perd la boule et oublie l’essentiel. Il rappelle, comme son film cousin READY PLAYER ONE (oui, oui) qu’aucune obsession, qu’aucun film, aucun disque, aucun livre ne vaudra jamais plus que le réel. Qu’aucun n’aura d’autre sens caché que celui que chacun veut bien y mettre – parce que sans le réel, sans la vie, pas de pop. Qu’aucun film ou disque ne vaudra plus que la possibilité de se réinventer, chaque jour, et de sauter à pieds joints dans l’inconnu.

De David Robert Mitchell. Avec Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace. États-Unis. 2h19. Sortie le 8 août

 

 

 

 

 

 

 

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