Cannes 2018 : L’ÉTÉ / Critique

10-05-2018 - 16:05 - Par

Cannes 2018 : L’ÉTÉ

De Kirill Serebrennikov. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : Leningrad, début des années 80. Les prémices de la vague Rock en URSS. Viktor Tsoi est un jeune musicien inconnu. Sa rencontre avec Mike Naumenko et sa femme Natasha, avec qui ils vont former un triangle amoureux, va poser les jalons d’un parcours qui fera de lui l’idole de toute l’Union Soviétique, et de la Russie.

Il y a des films dont les spectateurs rêvent. Et parfois les réalisateurs les font. Imaginez un film comme un tube rock 70’s/80’s. Des envolées énergiques qui donnent envie de tout casser, des virages romantiques qui filent des papillons, une mélancolie crasse qui colle aux basques, une entêtante beauté qu’on fredonne et reste en tête comme un refrain parfait… L’ÉTÉ est tout ça. Avec ce deuxième long beau et vivant à pleurer, Kirill Serebrennikov réussit un rêve de film. Il capture la vie même d’une époque, l’énergie qu’elle peut nous enseigner, les erreurs qu’elle a faites, les leçons que l’on doit en tirer. Ça chante, ça danse, ça crie et ça bouscule avec une force et une vigueur qui collent le sourire, les larmes et au fauteuil.

Pourquoi cet ÉTÉ est-il si beau ? Peut-être, la réponse se trouve-t-elle dans ce titre énigmatique et éponyme d’une chanson du groupe Zoopark que l’on entend dans le film. Il y a dans l’été la certitude du soleil, de la fête, de la lumière avec pourtant déjà la sensation que tout cela finira inexorablement par prendre fin. Alors autant en profiter le temps que ça dure… C’est tout ce que capture Serebrennikov dans un noir et blanc énergique et déjà mélancolique. La force du film tient à sa capacité à être à la fois l’instantané bouleversant d’une époque révolue et la leçon joyeuse et irrévérencieuse qu’elle peut nous transmettre maintenant. Comme si Serebrennikov filmait hier avec l’intensité d’aujourd’hui. C’est d’une beauté folle. Ses plans somptueux et très composés ne sombrent jamais dans le cinéma-musée. Tout y est vibrant, insolent, pétri de contradictions et de surprises comme le meilleur du cinéma moderne. C’est peut-être ce qui enthousiasme le plus devant L’ÉTÉ (outre la découverte du rock russe des 80’s !) : la sensation d’une liberté absolue de cinéma. Le réalisateur ose tout, mélange le cinéma d’auteur mélancolique avec l’esthétique clippesque outrancière, écrit sur l’écran, passe à la couleur, ralentit le rythme, l’accélère, abandonne des personnages, les reprend ailleurs, s’attarde sur des détails, bouscule les chronologies… Il y a quelque chose de grisant à voir un cinéaste n’avoir peur de rien, pas même du ridicule. Quand un bus rempli de citadins entonne « The Passenger» d’Iggy Pop en cœur alors qu’une scène romantique à souhait mélange adultère et tasse à café, on se réjouit d’être là et d’assister à la toute-puissance du cinéma, seul art capable de naviguer ainsi à vue, de produire des émotions aussi contradictoires et essentielles.

Profondément engagé et énervé contre le spectre autoritaire et moralisateur de la Russie actuelle, le film a l’élégance, en plus, d’être plus politique par son geste fou de mise en scène que par un propos asséné et martelé à l’écran. À l’opposé des films à sujet plombants, cette odyssée punk-rock 80’s choisit de dénoncer l’obscurantisme par son insolente vitalité. Le shoot euphorique que produit le film possède hélas un goût amer quand on sait que le réalisateur est aujourd’hui assigné à résidence dans son pays. Mais L’ÉTÉ n’a pas besoin du fait-divers pour exister. Œuvre brillante, enivrante, c’est surtout un manifeste contagieux pour l’art et la liberté. Quand on réalise enfin que devant nous, un joyeux film de bande s’est transformé en biopic musical puis en mélodrame déchirant (le plan final sur Irina Starshenbaum est d’une beauté foudroyante) et in fine en brûlot politique ravageur, on se dit que cet ÉTÉ pourrait bien être sans fin qu’on s’y loverait encore. Grand film.

De Kirill Serebrennikov. Avec Teo Yoo, Irina Starshenbaum, Roman Bilyk. Russie/France. 2h. Prochainement

 

 

 

 

 

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