Cannes 2018 : LEAVE NO TRACE / Critique

13-05-2018 - 17:32 - Par

Cannes 2018 : LEAVE NO TRACE

De Debra Granik. Quinzaine des Réalisateurs.

 

Synopsis officiel : Tom a 15 ans. Elle habite clandestinement avec son père dans la forêt qui borde Portland, Oregon. Limitant au maximum leurs contacts avec le monde moderne, ils forment une famille atypique et fusionnelle. Expulsés soudainement de leur refuge, les deux solitaires se voient offrir un toit, une scolarité et un travail. Alors que son père éprouve des difficultés à s’adapter, Tom découvre avec curiosité cette nouvelle vie. Le temps est-il venu pour elle de choisir entre l’amour filial et ce monde qui l’appelle ?

 

Son premier long, DOWN TO THE BONE, contait la bataille d’une mère de famille contre son addiction à la drogue. Son deuxième, WINTER’S BONE, suivait une jeune fille confrontée à la dureté d’une vie de dénuement, au plus près de la nature, et faisant face à la violence du monde qui l’entoure. Son troisième, le documentaire STRAY DOG, tirait le portrait d’un biker, soldat vétéran, amoureux des chiens. Il y a un peu de tout ça dans la nouvelle réalisation de Debra Granik, LEAVE NO TRACE, et peut-être même qu’elle représente, dans sa carrière, un véritable accomplissement, un tournant. Il y a dans ce drame éthéré refusant l’excès et la dramaturgie à outrance, la quintessence de l’Amérique que Granik s’évertue à filmer depuis quinze ans : les « petites gens ». Ceux qui peuplaient les romans de Steinbeck ou Faulkner et dont les États-Unis ne savent trop que faire. « Ils ne pensent pas que j’étais à ma place », explique la jeune Tom, 15 ans, lorsqu’elle raconte à des camarades de foyer pourquoi les services sociaux les ont délogée, elle et son père, du campement dans les bois où ils vivaient en autarcie, loin du monde. Se rêvant pays de la liberté et des opportunités, l’Amérique se voit forcée, chez Debra Granik, à se regarder en face, dans le miroir, et le reflet n’a absolument rien de triomphal. Et encore moins de triomphant. Ici, les vétérans sont SDF ou revendent leur traitement pour le syndrome post-traumatique afin de se payer des vivres. On va à la messe le dimanche pour que « les gens nous voient d’un certain œil ». On voit sa santé mentale, son profil psychologique, en un mot son humanité, testée par une machine à la voix robotique dont on ne sait trop si elle doit juger, approuver ou punir. Le brio de LEAVE NO TRACE réside pourtant dans son refus du catastrophisme. Par le biais d’une réalisation naturaliste, posée et anti spectaculaire, Granik s’attache justement à replacer l’être humain et son cœur au centre de tout. Film sans antagoniste – car même les agents du système social, au final, ne veulent aucun mal à Will et à sa fille Tom – LEAVE NO TRACE passe beaucoup de temps à observer les gestes du quotidien, les bidouilles mises en place par les personnages pour vivre et survivre. Les regards sont ici vitaux au récit – et particulièrement ceux, d’une tristesse infinie, de Will, brillamment campé par un Ben Foster domptant subtilement les névroses de son personnage. Les rencontres le sont tout autant : peu à peu, Granik lève le voile sur une autre Amérique, plus apaisée, consciente de ne pas servir les appétits de grandeur du pays, mais le vivant en toute sérénité, dans le respect de soi et des autres. Cela ne guérit pas de tous les maux. Mais, à l’image de cette ruche dont Tom peut s’approcher sans « être obligée d’en avoir peur », cela permet au moins de rappeler que si le groupe peut lourdement peser sur l’individu en lui imposant comment vivre, il peut aussi l’aider à s’élever et à affirmer son identité. En écoutant attentivement ses deux personnages principaux, en offrant à leurs envies, de solitude ou de socialisation, une véritable résonance émotionnelle, LEAVE NO TRACE a l’élégance de ne pas asséner de voie royale ou de solution toute faite. Au contraire d’une Amérique souvent trop péremptoire, Granik exalte juste la beauté du choix. La véritable liberté.

De Debra Granik. Avec Ben Foster, Thomasin Harcourt McKenzie. Etats-Unis. 1h47. Sortie le 19 septembre

 

 

 

 

 

 

 

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