Cannes 2018 : LE MONDE EST À TOI / Critique

12-05-2018 - 13:50 - Par

Cannes 2018 : LE MONDE EST À TOI

De Romain Gavras. Quinzaine des Réalisateurs.

 

Synopsis officiel : François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclat quand il apprend que Dany, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage : Lamya son amour de jeunesse, Henri un ancien beau-père à la ramasse tout juste sorti de prison, les deux jeunes Mohamed complotistes et sa mère chef d’un gang de femmes pickpockets, s’en mêle, rien ne va se passer comme prévu !

 

On l’entend partout : le cinéma français tourne en rond. Ah bon ? À croire que les fossoyeurs du cinéma hexagonal n’ont pas bien fait attention à la nouvelle génération d’auteurs qui, de la comédie au mélodrame, du film de genre pur au labo expérimental, bouscule les conventions du cinéma à la papa. La preuve ici avec ce MONDE EST À TOI, merveilleux polar hors norme qui synthétise à lui seul la vitalité esthétique et politique du cinéma français contemporain. Trop longtemps réduit à son statut de clippeur doué, Romain Gavras prouve avec ce second film maîtrisé qu’en France, on peut filmer à la frontière de tout. Tragique, comique, politique, épique et intime, ce MONDE EST À TOI saute par-dessus les genres, les citations et les conventions pour offrir une échappée belle sanglante et iconoclaste vraiment réjouissante. Alors certes, il faut accepter le choc des contraires avec la lisière grotesque que cela suppose. Et ce dès cette étrange scène d’ouverture qui mixe gangster brutal et effusion canine. On pourrait craindre, un temps, que Romain Gavras prenne son histoire et ses personnages de haut pour tirer le polar vers une version LES KAÏRA de SCARFACE.

Mais Gavras est bien plus proche du laboratoire ludique d’un Quentin Dupieux que du cinéma potache de Franck Gastambide. En collant aux basques molles de son héros sans qualités (Karim Leklou, parfait Droopy retors), il cherche à produire un malaise comique, quelque chose entre la satire et le cauchemar. Il y a quelque chose de poétique et de déglingué dans cette France de Gavras où les mères sont des sorcières (Adjani rayonnante et hilarante qui s’éclate en matrone dévorante !), les ex taulards des crétins magnifiques (Vincent Cassel dans un numéro burlesque de bas du front), les caïds des idiots inquiétants, les avocats des pourris joyeux (Katerine, évidemment poilant) et les princesses des castagneuses badass (formidable Oulaya Amamra). Débutant comme un portrait minable d’arnaqueur, le film s’ouvre soudain au romanesque du conte, à la folie des péripéties et à l’humour méchant qui fait du bien – comment résister à Adjani qui tire les cheveux d’une gamine ? Ou à Vincent Cassel et François Damiens qui draguent lourdement ? Surtout, en s’emballant, le film donne de l’épaisseur à ce héros débordé, spolié, martyrisé qui, le temps d’un échange amer et enfantin, réalise avec nous combien lui aussi trouve que plus rien n’a de sens. C’est cette absurdité du monde contemporain que chope par ce grand shaker de pop culture Romain Gavras. Par le truchement des outrances du conte et du film du genre, il donne corps à une sorte d’inconscient collectif contemporain, un mélange de peur (le spectre du terrorisme et ses symboles sont omniprésents et intelligemment détournés) et de désir sans fond (la mythologie SCARFACE) qui imprime la rétine. Soit un monde où Michel Sardou et Jul se télescopent avec gourmandise et où la mélancolie est aussi belle chez Booba que chez Balavoine. Un passionnant french cousin de PULP FICTION qui confirme le singulier talent de son auteur.

De Romain Gavras. Avec Karim Leklou, Isabelle Adjani, Vincent Cassel. France. 1h34. Sortie le 22 août

 

 

 

 

 

 

 

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