Interview : C’est quoi, un film de Dean DeBlois ?

07-06-2018 - 18:59 - Par

Interview : C’est quoi, un film de Dean DeBlois ?

Le trailer de DRAGONS 3 vient de tomber, l’occasion de faire un saut dans le passé et de revenir sur notre interview du réalisateur Dean DeBlois, réalisée lors de sa venue à Cannes en mai 2014 pour DRAGONS 2.

 

Cet entretien a été publié au préalable dans Cinemateaser n°35 daté mai 2014

LILO & STITCH, DRAGONS et DRAGONS 2 (son premier sans Chris Sanders) : en trois réalisations, Dean DeBlois s’est affirmé comme un cinéaste particulièrement brillant, dont la filmographie affiche déjà des atours d’œuvre traversée par des thématiques et une esthétique récurrentes. Lors de son passage à Cannes, dont DRAGONS 2 a été l’un des électrochocs émotionnels, Cinemateaser a questionné DeBlois sur son statut d’auteur.

 

Par son ambition et son refus de la vanne référencée, DRAGONS
a été une renaissance pour DreamWorks Animation (DWA). Le projet était au départ orienté ‘enfants’, avant que vous n’en repreniez les rênes avec Chris Sanders. Avez-vous envisagé DRAGONS comme l’opportunité de faire un film détonant dans le paysage de l’animation américaine?
Je ne crois pas que nous ayons eu consciemment une telle ambition. Chris et moi avons la même sensibilité, nous aimons les mêmes films, nous ne sommes pas très portés sur les excès de sentimentalisme. Et puis, nous ne sommes pas les plus doués pour l’humour. En fait, nous avons un esprit plus proche de celui du live action. Au cœur de nos films, il y a des personnages à la marge que l’on aime soutenir. Sur DRAGONS, nous avons suivi notre instinct, surtout qu’on nous a encouragés à nous départir du bouquin. Ça nous a donné énormément de possibilités. Nous voulions que DRAGONS soit le plus épique possible. Pour ça, nous avons eu très tôt l’idée de faire d’Harold
le premier Viking à découvrir que les dragons ne sont pas des créatures si terribles. En comprenant ça, il est amené à changer son monde. D’un pur point de vue de caractérisation – et nous l’avons compris dès notre travail sur MULAN –, quand vous créez un personnage déterminé à s’intégrer et à triompher alors qu’il n’est pas équipé pour le faire, il en devient immédiatement sympathique. Car nous sommes tous comme ça, mais aussi parce que le public attend de voir ce personnage comprendre qu’il n’y aucun mal à être lui-même et qu’il y a de la force dans ses faiblesses.

Vous voyez-vous comme un outsider, aussi bien en tant qu’homme qu’en tant qu’artiste ?

Oui, je crois. Enfant, j’étais plus souvent chez moi à ma table de dessin que dehors à faire du sport. Je me reconnais dans pas mal de traits de caractère d’Harold : le fait qu’il se rabaisse constamment, par exemple. Ou le fait qu’il se soit créé des moyens de défense très spécifiques car il n’a pas les capacités physiques qu’ont les ‘mecs cool’. Harold est clairement un garçon solitaire, un outsider.

Il y a deux ans (en 2012), le réalisateur des CINQ LÉGENDES, Peter Ramsey, nous disait que tout le monde chez DWA avait été soulagé du succès
de DRAGONS car il signifiait que le public était prêt à accepter le changement de ton opéré par le studio. Même si vous n’avez pas envisagé DRAGONS comme un ‘game changer’, le voyiez-vous tout de même comme un pari ?
Oh oui, totalement. C’était mon premier film chez DreamWorks. Or, le ton comico- référentiel et un peu loufoque qui était celui du studio n’a pas grand-chose à voir avec ma sensibilité personnelle. Du coup, je ne savais pas si Chris et moi serions rejetés pour notre style très particulier de storytelling. Je me dois donc d’applaudir DreamWorks en général et Jeffrey Katzenberg en particulier, car le studio refuse de se fixer sur un style. Ils peuvent produire des comédies très grand public comme MADAGASCAR ou quelque chose de bien moins comique comme DRAGONS. Tous ces projets coexistent sous le même toit et chaque film ou chaque franchise a l’opportunité de définir son propre ton. C’est appréciable et encourageant.

 

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Il y a toutefois de l’humour dans la franchise. DRAGONS 2, avec ses gags en arrière-plan, semble même inspiré par l’esprit Zucker-Abrahams-Zucker et leur série des Y A-T-IL…
Comme nous avons grandi avec ces films, leur influence s’est sans doute insinuée, oui. On avait beaucoup plus de temps pour faire DRAGONS 2, on pouvait donc passer plus de temps à ce que chaque partie du cadre comporte des choses intéressantes. Ainsi, si vous regardez le film plusieurs fois, il y aura toujours quelque chose de nouveau à découvrir. C’est d’ailleurs ce que j’aime dans les livres pour enfants : les meilleurs d’entre eux ont des illustrations très denses et on y trouve des éléments qui ne concernent pas directement l’intrigue principale mais qui en disent plus sur la vie et l’univers des personnages. Dans mes films, j’aime faire ça, mettre ce genre d’indicateurs dans diverses parties du cadre.

Les deux DRAGONS sont très durs. Dans le premier, Harold perdait
sa jambe et DRAGONS 2 comporte lui aussi son lot d’événements tragiques… Cela vient-il de votre frustration d’avoir vu l’animation devenir de plus en plus lisse ?
Quand elle sera achevée, j’espère que l’on retiendra de la trilogie DRAGONS que sa marque de fabrique était d’être émouvante et audacieuse. Je l’avoue, je mène une croisade personnelle : je souhaite débarrasser l’animation de ce stigmate selon lequel elle ne serait destinée qu’aux enfants. Trop souvent, dans notre métier, on entend des voix parasites qui disent : ‘Ça, ça va rendre les parents dingues’ ou ‘C’est bien trop dur pour les enfants’. Mais les films d’animation, comme toutes les histoires qui les ont précédés, que ce soit les contes de Grimm ou d’Andersen, sont doux-amers. C’est ce qui les rend éternels. Je crois que l’on sous-estime trop le jeune public. Et puis, je sais qu’il y a autant d’adultes que d’enfants qui regardent et apprécient ces films. Donc je veux m’assurer que chaque spectateur trouve son compte. Mais au-delà de ça, je n’aime pas quand on me dit que je fais des films pour les enfants. Avant tout, je fais des films pour me faire plaisir. (Rires.) Mon équipe et moi faisons des films pour nous- mêmes. On se demande souvent pour quel film on paierait une place, pour quel film on s’enthousiasmerait. On part toujours de là. Je ne me demande jamais : ‘Pour quel film je paierais ma place si j’avais 7 ans ?’. Après, c’est sûr que nous sommes tous de grands enfants et que nous aimons les mêmes films aujourd’hui que lorsque nous étions jeunes.

Votre travail est traversé par des émotions et des thèmes récurrents, vous avez une esthétique reconnaissable. Vous voyez-vous comme un auteur ou cette notion est-elle trop conflictuelle avec ce que sont Hollywood et l’animation aux USA ?
Je vous remercie mais je vais vous dire… Il y a tant de gens impliqués sur un film comme DRAGONS 2 qu’il s’agit vraiment d’un travail de groupe. Je me sens mal à l’aise avec la notion : ‘Un film de Dean DeBlois’. (Rires.) Cinq cents personnes ont fait ce film avec moi et chacune y a mis son cœur. Nous respectons les talents de chacun lorsque nous faisons ces films. Donc quand je m’assois avec le responsable de l’animation des personnages, le production designer ou autre, je ne remets pas en question la moindre de leurs décisions. J’essaie davantage de leur faire comprendre que j’apprécie et respecte leur sensibilité, je les encourage à avoir les rênes de leur domaine. Cela étant dit, j’essaie aussi de rester fidèle à mon instinct. J’aborde tout d’un point de vue de storytelling et je crois que l’équipe me fait confiance là-dessus. En ce sens, je suis encouragé à suivre
mes tripes. Pour répondre plus directement à votre question, je dirais que pour moi la notion d’auteur suggère trop que le réalisateur travaille seul.

Pourtant, vous écrivez et réalisez DRAGONS 2. Vous ne pensez
 pas qu’un auteur se sert de son équipe pour accomplir une vision personnelle ? Quelqu’un comme Steven Spielberg a des centaines de personnes dans son équipe, mais il reste un auteur… Pourquoi ce serait différent pour vous?
Je comprends ce que vous voulez dire mais peut-être que mon éducation canadienne me pousse à ne jamais tirer la couverture à moi… (Rires.) J’ai surtout envie de célébrer l’équipe qui travaille avec moi, même si cela implique de me mettre moins en avant. Mais vous avez raison, il y a une certaine unité dans la façon dont j’aborde les histoires et dans ce que je veux raconter dans mes films – y compris les prochains. Avec un peu de chance, cela formera une œuvre cohérente au final.

LILO & STITCH et DRAGONS mettent en scène une histoire d’amitié entre des personnages d’espèces différentes. Ce thème renvoie à des émotions très fortes, au thème de ‘l’enfant et son chien’ ou à un film comme E.T. Pourquoi ce sujet résonne-t-il en vous?
Chaque enfant aime cette idée. Surtout quand vous-même n’avez rien de spécial. J’étais ce genre de garçon : ni moi ni ma vie n’avaient quoi que ce soit de particulier. Je rêvais de créer un lien secret avec une créature surnaturelle ou magique. Je voulais être ami avec des fantômes ! (Rires.) Tout ce qui pourrait faire que ma vie soit soudainement spéciale. Il y a quelque chose chez les dragons qui illustre bien cette idée. Idem pour LILO & STITCH ou E.T. Pour moi, ce thème représente le désir de s’accomplir, de transcender la vie ordinaire pour créer de la magie.

Faire une suite, c’est surpasser l’original. Aviez-vous peur que dans ce processus, DRAGONS 2 perde
de vue le cœur du premier film,
à savoir son classicisme et sa pureté émotionnelle ?

J’avais peur de me répéter, surtout. Le piège aurait été d’essayer de raconter
le même genre d’histoire intime, avec uniquement quelques subtils changements. On nous aurait détruits pour ça. C’est ce qui a motivé l’idée de débuter DRAGONS 2 cinq ans après DRAGONS : Harold a désormais 20 ans et a donc les problèmes d’un jeune homme de son âge. Cela a immédiatement modifié le positionnement de l’histoire. Ma plus grande inspiration pour DRAGONS 2 a été L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE car pour moi, il avait tout ce que j’avais aimé dans le premier STAR WARS mais de manière amplifiée, sans sacrifier les héros. Au contraire, ils étaient même devenus plus riches ! Il y avait de nouveaux personnages, de nouveaux mondes, de nouveaux enjeux dramatiques, des twists. En termes de ton, cela a été une énorme influence de DRAGONS 2.

Parlons de Valka… Elle est très complexe et moderne car elle n’est pas définie par son genre – et donc son potentiel statut de mère ou d’épouse – mais surtout par sa mission. La voyez-vous comme un personnage féministe ?
Non, pas vraiment. Elle est juste férocement indépendante, hautement compétente, avec un sens aigu de ce qu’elle doit accomplir dans la vie. C’était un personnage délicat à construire. Pendant très longtemps, Valka était la méchante de DRAGONS 2, mais de manière empathique. Quand Harold la rencontrait, elle devait représenter tout
ce qu’il espérait pouvoir être. À Beurk, son père veut qu’il soit plus pragmatique, plus sérieux… Alors que Valka, elle, vit cette existence passionnante. Mais d’un autre côté, elle représentait la ségrégation comme unique moyen d’avancer : son amour pour les dragons impliquait une opinion sombre sur les hommes et son souhait de les voir séparés à jamais des dragons. Au milieu du récit, Harold prenait conscience de cette différence fondamentale entre lui et Valka : il défend la coexistence entre dragons et humains. Dans le troisième acte, Valka devait aller à Beurk pour en extraire tous les dragons et Harold essayait de l’en empêcher. Je trouvais cette histoire très intéressante, mais un poil trop complexe, peut-être trop sophistiquée pour un film familial. (Rires.)

DRAGONS 2 développe un propos politique fort qui renvoie à la définition de la démocratie selon Lincoln (« Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple »)…
Je suis un Canadien vivant aux États-Unis et je ne suis pas très patriotique. En revanche, dans le monde, je vois des choses criantes de malhonnêteté. Ce qui se déroule en Russie, par exemple. Poutine et la culture russe dans sa globalité tentent de diaboliser les gays, ils essaient d’en faire une menace des valeurs russes traditionnelles. C’est ce que fait Drago dans DRAGONS 2 : il se saisit des dragons, en fait des créatures à craindre et il le fait en les gardant à ses côtés, de sorte que la menace soit toujours palpable. Que des gens puissent vivre en harmonie avec les dragons menace son idéal car elle remet en question son pouvoir. De ce point
de vue, DRAGONS 2 est légèrement politique, en effet.

 

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Tous vos films sont portés par le pouvoir intrinsèque des images. Dans DRAGONS 2, certains plans n’ont même pas besoin d’être narratifs pour avoir une puissance évocatrice et émotionnelle folle.

C’est un but que je me fixe dès le départ : créer des moments de pause dans le récit, afin que les images et la musique deviennent le moteur. Faire que les personnages se taisent pendant un moment. Cela m’apparaît plus cinématographique, parfois. Cela permet aussi au fantastique score de John Powell de prendre le relais, de porter l’histoire, de l’élever.

À ce propos, votre unique travail en live action est intéressant… Comment le documentaire HEIMA que vous avez fait pour Sigur Rós et l’ensemble de clips GO QUIET réalisé pour l’album solo de leur chanteur, Jónsi, s’inscrivent-ils dans votre filmographie ?

J’ai écouté Sigur Rós pendant des années pour écrire ou dessiner. Leur musique est très cinématographique : même si je ne comprends pas leurs paroles, leur musique véhicule une imagerie et un storytelling très puissants qui m’ont toujours scié. Alors un jour, je les ai contactés en leur disant que j’adorerais réaliser un clip pour eux. C’est ainsi que j’ai fini par prendre les rênes d’HEIMA. Du coup, on est devenus amis. Quand j’ai fini DRAGONS, j’ai proposé à Jónsi de le voir puis de faire une chanson pour le générique de fin. Il a immédiatement accepté, a écrit « Sticks and Stones » sur son iPhone et l’a enregistré dans sa cuisine ! (Rires.) Ce morceau a ajouté un esprit euphorique
au film, je trouve. Pour DRAGONS 2, j’ai décidé de faire appel à lui plus tôt, afin qu’il puisse travailler en amont avec John Powell et que certains passages du score soient une sorte de cocktail de leur style respectif. L’esthétique visuelle des incroyables décors naturels islandais (pour HEIMA, ndlr), la musique comme storytelling de l’intime (pour GO QUIET, ndlr)… tout ça s’inscrit directement dans ma sensibilité générale.

C’est très pertinent par rapport
à votre style : leurs chansons,
même si on n’en comprend pas les paroles, sont très puissantes émotionnellement. Comme les images ‘non-narratives’ de vos films dont nous parlions plus haut…
Oui, tout à fait. Leurs chansons sont
très connotées. Parfois je disais à Jónsi : ‘Si je devais faire un clip de cette chanson, je filmerais ça’. Et il me répondait : ‘C’est rigolo car la chanson parle de quelque chose de complètement différent’ ! (Rires.)

 

 

 

 

 

 

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