Cannes 2019 : SIBYL / Critique

24-05-2019 - 20:46 - Par

Cannes 2019 : SIBYL

De Justine Triet. Sélection Officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel :Sibyl est une romancière reconvertie en psychanalyste. Rattrapée par le désir d’écrire, elle décide de quitter la plupart de ses patients. Alors qu’elle cherche l’inspiration, Margot, une jeune actrice en détresse, la supplie de la recevoir. En plein tournage, elle est enceinte de l’acteur principal… qui est en couple avec la réalisatrice du film. Tandis qu’elle lui expose son dilemme passionnel, Sibyl, fascinée, l’enregistre secrètement. La parole de sa patiente nourrit son roman et la replonge dans le tourbillon de son passé. Quand Margot implore Sibyl de la rejoindre à Stromboli pour la fin du tournage, tout s’accélère à une allure vertigineuse…

 

Quand on rencontre Sibyl, elle tient debout, ou presque. Mais qui connaît le cinéma puissant de Justine Triet sait que la bourrasque n’est pas loin. Auteure précise et passionnante, anthropologue de nos tourments, la réalisatrice de LA BATAILLE DE SOLFÉRINO et de VICTORIA capte comme personne le désordre d’une vie. On embarque dans son cinéma avec un sourire inquiet comme lorsqu’on grimpe la pente ardue d’une montagne russe. On sait que la descente va être rude. Mais qu’est-ce qui est le plus grisant ? La montée ou la descente ? Est-il plus dur d’aller mal ou d’essayer d’aller mieux ? C’est tout ce qu’interroge avec une grâce et une intelligence rare ce psychodrame au féminin. Dès la première scène, Triet impose son rythme. Tandis que défilent les plats d’un restaurant japonais, Sibyl hésite. L’air vaguement hagard, un peu sonnée, elle écoute la logorrhée d’un homme qui lui explique ce qu’elle doit faire. La scène est drôle et anxiogène, banale et pourtant décisive dans ce qu’elle raconte d’un monde, d’un système, d’un personnage.

Par petites touches, dans un mouvement surprenant – à la fois prospectif et rétrospectif – Triet raconte qui est Sibyl. Par son montage virtuose où s’enchevêtrent scènes du quotidien, réminiscences déchirantes et fantasmes de cinéma, elle saisit quelque chose d’universel. Dans un monde qui tente de guérir de tout à tout prix, SIBYL raconte le droit à la tristesse, le droit au désordre, le droit parfois de s’avouer vaincu. Là où d’autres auraient raconté la douleur, Justine Triet choisit l’après. « Le pire dans l’existence, c’est qu’on s’habitue à tout ». C’est comme si la réalisatrice avait voulu interroger cette maxime pessimiste en montrant qu’il suffit d’un rien pour que la douleur revienne. L’habitude atténue la peine, l’anesthésie. Mais il suffit d’un rien pour que la douleur soit là, comme au premier jour. C’est ce mécanisme curieux et terriblement humain, cette incapacité à oublier la peine qui remonte ici à la surface.

Comme VICTORIA, Sibyl oscille, vacille, mais avec cette fois une dimension romanesque déchirante. Par le filtre de la fiction, d’une actrice de cinéma désespérée (géniale Adèle Exarchopoulos, dans un rôle trouble), c’est l’histoire intime de Sibyl, ses fantômes et ses blessures qui remontent à la surface et l’envahissent. C’est beau comme le film fait corps avec son héroïne et saisit avec jubilation puis effroi son vacillement. Au centre, Virginie Efira est un stradivarius. Elle n’a peut-être jamais été aussi juste. Surtout, il y a dans ce cinéma qui croit dur comme fer à la grandeur de nos peines de cœur quelque chose de profondément cinématographique. Quelque part entre Mia Farrow période Woody Allen et la Ingrid Bergman de Rossellini, Virginie Efira offre toutes les nuances nécessaires, tout le glamour cinégénique, toute la beauté iconique à ce portrait d’une femme blessée. Fragmenté mais jamais disparate ou poseur, le film a une énergie comique et mélodramatique contagieuse.

Film dans le film, séance de psychanalyse, roman qui s’écrit, SIBYL décrit aussi toutes les histoires qu’on se raconte pour sublimer nos douleurs. SIBYL est un film de doux menteurs qui finissent par se trahir, à l’image de cette réalisatrice qui croit sublimer l’infidélité de son mari d’acteur en engageant sa maîtresse à l’écran. Des mensonges qu’on se raconte, des petits tours d’esprits trompeurs dont SIBYL saisit la violence intime. Petit à petit le film mute et glisse ainsi de la comédie de mœurs virtuose au mélodrame déchirant. Fiction et réalité se mélangent, souvenirs et quotidien, et par une force centrifuge qui prend à la gorge, les larmes montent. C’est le regard d’une enfant qui ne comprend pas qu’elle sera toujours un souvenir, les mains d’un homme qui aime malgré tout, le sourire figé d’une femme qui sait qu’elle est condamnée à jamais à faire semblant. En arrachant petit à petit les pansements de son héroïne, Justine Triet nous offre une œuvre cathartique, un film pour ne plus avoir honte parfois d’avoir mal, là, juste au bord du cœur. Magnifique.

De Justine Triet. Avec Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel. France. 1h40. Sortie le 24 mai

 

 

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