Cannes 2019 : PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU / Critique

19-05-2019 - 20:05 - Par

Cannes 2019 : PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU

De Céline Sciamma. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

 

C’est un film sur le feu d’un regard. Mais de la réalisatrice des déjà incandescents NAISSANCE DES PIEUVRES et BANDE DE FILLES, ça n’étonnera personne. Non, ce qui surprend et bouscule profondément c’est peut-être que, pour la première fois, Céline Sciamma n’a pas peur d’être frontale. Là où d’ordinaire ses films prenaient des détours, passaient par des filtres sociétaux pour revenir in fine à la question du regard et à la façon d’exister au monde, c’est ici le point de départ direct.

Des coups de crayon sur une toile, des traits à peine esquissés sur la toile / l’écran et déjà le film est au cœur de son sujet : n’existe-t-on qu’à travers les images qu’on laisse de nous ? Ces images peuvent-elles vraiment nous raconter ? Comment un trait peut-il raconter une âme, des souvenirs, des sentiments ? Pour creuser cette question profondément proustienne et cinématographique, Céline Sciamma revient à l’essence du portrait et se glisse dans le regard de Marianne, peintre minutieuse confrontée à une énigme. En quelques scènes, Sciamma installe le mystère et la quotidienneté. Sur cette île battue par les vents et la marée, Marianne doit observer Héloïse pour la peindre en secret. Sculpturale, emmitouflée dans une longue cape, Héloïse a quelque chose d’immédiatement romanesque. Tandis que rôde autour d’elle la menace d’un mariage annoncé, on imagine que le film va développer une atmosphère à la Jane Austen sur la répression du désir et les bonnes mœurs sclérosées de la société bourgeoise. C’est très efficace, plutôt beau mais un peu sage, un peu en surface. Du classicisme épuré en somme. On s’inquiète, on pourrait même commencer à s’ennuyer.

Mais très vite, le tableau une fois fini, Sciamma rompt son film en deux et comme son héroïne recommence à zéro pour mieux comprendre, appréhender, sentir ses personnages. S’ouvre alors un film profondément sensuel, explicitement romantique et politique qui voit les regards de l’héroïne, Sciamma et le nôtre s’ouvrir en chœur. Comme si soudain en prenant le temps du détail, en extirpant ces femmes du carcan de leur époque, en les regardant vivre, manger, rire, s’amuser, quelque chose de quasi épiphanique apparaissait. L’effet est saisissant. Cette beauté immédiate, cette relation directe à l’autre se transforme en un amour, charnel, sensuel, spirituel comme si Marianne et Héloïse se permettaient enfin d’être totalement elles-mêmes. Evidemment, à travers les personnages, les actrices se révèlent. On a la sensation que Noémie Merlant et Adèle Haenel se déploient devant nous et nous offrent, petit à petit, à nous qui avons su les regarder, toute la mesure des nuances magnifiques de leurs interprétations. Si Adèle Haenel est évidemment formidable – l’actrice semble changer de corps et de visage au fur et à mesure du film – Noémie Merlant est une magnifique et puissante révélation. La modernité de son jeu, la force de son regard amènent le film très haut, notamment dans un magnifique épilogue.

Difficile de ne pas penser à CALL ME BY YOUR NAME tant les deux films ont en commun cette même énergie romanesque, cette osmose du duo, la même précision du regard amoureux vécu comme une expérience des images. Si Guadagnino privilégiait le kitsch flamboyant des 80’s, Sciamma utilise la beauté picturale de l’art classique avec l’ombre d’Orphée et d’Eurydice, Vivaldi et la superbe composition de ses cadres qui mettent en valeurs les corps par un jeu de couleur dans l’espace. Elle fabrique des images éternelles en somme, intemporelles (comme cette fête où les femmes chantent en chœur et où le feu rougeoie) – tout en y insérant des instants de modernité, de suspension cinématographique où l’ancien et le nouveau se mélangent – pour raconter une brève histoire d’amour mais surtout la création durable d’un souvenir, d’un changement de regard. Evidemment, cette émancipation c’est aussi celle d’une réalisatrice qui offre ici un récit profondément féminin, féministe pensé à raison comme un classique. Une histoire à (se) raconter pour l’éternité. Magnifique.

De Céline Sciamma. Avec Adèle Haenel, Noémie Merlant, Valeria Golino. France. 1h59. Sortie le 18 septembre

 

 

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