Cannes 2019 : LE TRAÎTRE / Critique

23-05-2019 - 23:09 - Par

Cannes 2019 : LE TRAÎTRE

De Marco Bellocchio. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : Au début des années 80, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s’enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l’histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra.

 

Au cours de sa longue carrière, Marco Bellocchio a scandalisé et s’est attaqué à quasiment toutes les institutions. Ce n’est pas à presque 80 ans qu’il va raccrocher les armes et LE TRAÎTRE, qui plonge son regard dans le fond des yeux de la Mafia avec l’appétit d’un jeune homme, le prouve avec panache. S’ouvrant sur une scène de fête durant laquelle divers clans de Cosa Nostra se partagent le marché du trafic d’héroïne, LE TRAÎTRE, avec ses malfrats plus grands que la vie mis en scène par une caméra mobile, pourrait laisser croire qu’il va dérouler le parfait petit manuel du film de mafia tel que l’inconscient collectif l’imagine. En un sens, il le fait au départ et c’est sans doute la partie la moins réussie. Pendant près d’une heure, Bellocchio expose un enjeu simple – Tommaso Buscetta, soldat de Cosa Nostra basé au Brésil va décider, une fois arrêté, de collaborer avec le juge Falcone – mais de manière qui frise parfois le nébuleux. On a le net sentiment que l’on ne doit pas tout comprendre, que l’on ne peut pas tout comprendre, que tout va bien trop vite. Mais l’accumulation de faits et les sauts que le récit effectue de date importante en date important plombe tout espoir de romanesque. Écrasé par le nombre de personnages et par ces présentations gargantuesques, impossible de s’emballer, de se laisser porter par le récit. Puis, dès lors que LE TRAÎTRE s’affranchit de ces fondations et de l’apparat du film de mafia, dès lors qu’il confronte enfin ses gangsters à la justice, le récit s’envole. Il explose, même. Tout simplement parce qu’après avoir filmé le folklore de Cosa Nostra, Bellocchio regarde les choses en face. Il décrypte l’hypocrisie des criminels, leur veulerie, les trahisons innommables, les mensonges éhontés, le tout recouvert le plus souvent sous l’alibi de l’honneur et de « la famille ». Lors de scènes quasi fantasmagoriques de procès – où s’affrontent plusieurs juges, des dizaines d’avocats et de mafieux en cage –, LE TRAÎTRE démonte brique par brique l’horreur, le fait avec malice, le sourire narquois aux lèvres. Mais aussi, et là réside sans doute sa beauté, à travers les mots et les actes d’un anti-héros particulièrement romanesque, Tommaso Buscetta, mafieux qui ne renie rien de son passé et accuse même Cosa Nostra d’avoir trahi ses principes. Homme du passé, accroché à un code qui n’existe plus – mais a-t-il vraiment existé un jour ? –, Buscetta balade sa tristesse et sa colère, se dévoile lors de très belles scènes partagées avec le juge Falcone et offre l’occasion à Pierfrancesco Favino de livrer une prestation tout en nuances et dignité. Alors, en dépit de son regard sans concession sur la figure du mafieux, peut-être que LE TRAÎTRE n’apparaîtra pas des plus modernes, voire légèrement outrancier avec ses postiches et ses maquillages voyants, tirant volontairement vers le kitsch. Il en tire néanmoins sa grâce et son efficacité : il est un peu comme la salle à manger de notre grand-mère. Surchargée avec ses napperons poussiéreux et sa vaisselle d’un autre âge. Mais Dieu sait qu’on y mange toujours bien.

De Marco Bellocchio. Avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Candido, Fabrizio Ferracane. Italie. 2h15. Sortie le 6 novembre

 

 

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