Cannes 2019 : LE LAC AUX OIES SAUVAGES / Critique

18-05-2019 - 21:04 - Par

Cannes 2019 : LE LAC AUX OIES SAUVAGES

De Diao Yinan. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : Un chef de gang en quête de rédemption et une prostituée prête à tout pour recouvrer sa liberté se retrouvent au cœur d’une chasse à l’homme. Ensemble, ils décident de jouer une dernière fois avec leur destin.

 

À une époque où le flot d’images est continu, et où toutes les images semblent parfois au même niveau, d’aucuns se persuadent qu’elles n’ont plus d’importance ou d’impact. Voire de lisibilité. LE LAC AUX OIES SAUVAGES du cinéaste chinois Diao Yinan vient triomphalement rappeler la puissance évocatrice d’un cadre soigneusement composé, éclairé et mis en scène. À bien des égards, le nouveau film du réalisateur de BLACK COAL se révèle être un pur exercice visuel, existant pour et par sa mise en scène. Pour autant, aucun vide narratif : l’esthétique bâtie par Yinan est au contraire un portail vers le récit et un accélérateur d’histoires. La mise en scène conte et raconte, expose, sculpte l’atmosphère envoûtante, rugueuse et sentimentale du film, tout autant qu’elle assoit ses personnages – qui existent avec force et poésie, à l’instar de son antihéros indéboulonnable et romantique et de sa « baigneuse », prostituée portée par une force de conviction fascinante, sans qu’aucun travail psychologique ne soit réellement fait au scénario. Comment un tel film s’écrit-il sur papier ? Mystère, tant tout ici, repose donc sur l’image. Éclairages aux couleurs saturées ; bastons intercalant plans larges et plans parfaitement fixes, tels des photographies, sur des corps qui s’étranglent et des poings qui se heurtent ; travail des reflets et des ombres ; séquence ahurissante de tension cadencée sur une chanson pop (Boney M !) et hantée par des danseurs aux chaussures néon… : à chaque scène, Yinan trouve une idée (simple ou brillante, souvent les deux) pour établir une sur-esthétique absolument et furieusement romanesque, qui renvoie à un quasi-fantasme de film noir des années 30 à 50 – comme si Robert Wise, Samuel Fuller ou Robert Aldrich avaient filmé des malfrats chinois dans des tripots décrépits. Souvent dénué de dialogues, lorgnant donc très clairement vers le cinéma muet, l’expressionnisme, voire vers le cartoon (une ombre qui s’éloigne en courant), LE LAC AUX OIES SAUVAGES est une centrifugeuse qui emporte le spectateur et qui, en dépit de la tendance de son intrigue à se perdre parfois en nébulosité, ne tombe pour autant jamais dans l’excès d’onirisme pour justifier ses désirs plastiques. C’est même le plus étonnant : le pragmatisme de ce film dont le récit suit des émotions complexes mais simplement exposées, menant le spectateur vers un trouble inexplicable, dont les mots peinent à circonscrire les raisons et les mécanismes. Peut-être que le brio de ce LAC AUX OIES SAUVAGES pourrait se résumer de la plus simple des manières : Diao Yinan fait un film avec un rien et à travers son œil, tout devient cinéma.

De Diao Yinan. Avec Ge Hu, Tang Wei, Liao Fan. Chine. 1h57. Prochainement

 

 

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