Cannes 2019 : LITTLE JOE / Critique

18-05-2019 - 08:04 - Par

Cannes 2019 : LITTLE JOE

De Jessica Hausner. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis : Une scientifique crée génétiquement une plante qui affecte profondément tous ceux qui l’approchent, comme s’ils étaient tout à coup remplacés par d’autres…

En une fraction de secondes, en un son strident sur fond noir, Jessica Hausner donne le ton. LITTLE JOE n’est clairement pas là pour rigoler. À moins que… Cloîtré dans l’esprit de sérieux du minimalisme contemporain à tendance glaciation IKEA (c’est beau, c’est lisse, c’est fonctionnel), la réalisatrice autrichienne pousse l’exigence de sa stylisation tellement loin qu’on dirait presque un pastiche. Rectiligne au possible, son cadre fige ses personnages monochromes (vert ou rose) dans des espaces aseptisés tandis que d’improbables travellings (latéral ou avant) progressent inexorablement. Ainsi, dans une séquence, deux personnages discutent à une table. Bord cadre, travelling avant, on distingue enfin leurs visages, ils discutent. Le plan est géométrique. Plutôt très beau. Ah mais le mouvement continue… Et se dirige vers le rideau violet au fond… Jusqu’à dépasser le visage et faire le point sur le tissu. Soit… mais pourquoi ? Parce que ! C’est tout l’intérêt hélas un peu limité de cette mise en scène très sophistiquée, assez ludique en fait, qui tourne désespérément à vide. Une pure démonstration de savoir-faire où la tête pensante contrôle tout.

En fait, LITTLE JOE souffre d’un syndrome bien trop commun aujourd’hui : le film de genre façon film d’auteur. Soit une façon de prendre le genre – ici le film d’invasion, le film de zombie, le film parano – pour le dévitaliser et n’en garder qu’un squelette théorique. S’il est bel et bien question ici d’une plante dominatrice qui finit par zombifier les humains pour sa propre sauvegarde, Hausner ne s’intéresse pas à la jubilation ou à l’inquiétude que sous-entend ce type de récit. Non, ici tout est passé au tamis du sur-moi auteur qui métaphorise, déplace, décale constamment les enjeux pour être bien sûr que le plaisir – si tant est qu’on ait le droit d’en prendre – soit cérébral avant tout. Tout est donc atone, amorphe, indéniablement très beau mais affreusement stérile et répétitif. Si les acteurs sont très bons (plaisir de voir Emily Beecham et Ben Whishaw), ils sont tous dirigés avec la même apathie, sans aucunes nuances ni réelle nécessité. Là où Lanthimos pousse cette glaciation jusqu’à une forme très noire d’humour absurde, là où Wes Anderson en fait de la poésie mélancolique, là où Todd Solondz en tire une humeur acide, Jessica Hausner n’arrive pas à transformer la virtuosité de son cadre et de ses effets. Maîtrisé jusqu’à l’absurde, le film se vide de tout : émotion, personnage et surtout d’un sujet.

Car on imagine que cette esthétique et ce rythme lénifiant ont dû être envisagés comme un renfort, un appui à un propos. C’est ce qui rend la vision de LITTLE JOE d’abord curieuse, intrigante. À l’instar du cinéma de Lanthimos, on imagine que le film va se développer, se contredire, révéler son jeu derrière son austérité goguenarde. Mais très vite, les scènes se répètent, la fleur éclot, les premiers comportements étranges apparaissent et puis plus rien. Le film se contente de son dispositif métaphorique. Encore faut-il que ce soit clair… On suppose qu’à travers cette plante qui rend heureux mais vous éloigne de toute émotion et vous rend accro, Hausner critique le règne des anti-dépresseurs sur le monde et les dérives des industries pharmaceutiques. Mais elle double cette idée du portrait contrasté d’une créatrice que la maternité encombre, sans qu’on comprenne vraiment bien comment les longues scènes de l’héroïne chez son psy ont à voir avec l’invasion en cours. Surtout, on ne sait pas très bien où se positionne la réalisatrice : cette plante est-elle nocive ou bénéfique ? Le film ne décide pas et laisse finalement, spectateurs et personnages dans une forme d’impasse intellectuelle. On finit par se dire qu’il y a quand même beaucoup de travellings sur fond de musique kabuki et d’aboiements de chiens, pour au final une œuvre qui ne dépasse jamais l’état de note d’intention. On devrait être effrayé ou même agacé. On sort juste franchement ennuyé par ce cinéma qui tourne en rond.

De Jessica Hausner. Avec Emily Beecham, Ben Whishaw, Kerry Fox. Autriche / Royaume Uni. 1h20. Prochainement

 

 

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