Cannes 2019 : PAPICHA / Critique

18-05-2019 - 18:00 - Par

Cannes 2019 : PAPICHA

De Mounia Meddour. Sélection officielle, Un Certain Regard.

 

Synopsis officiel : Algérie, les années 1990. Nedjman, une étudiante de 18 ans passionnée par la mode, refuse de laisser les évènements tragiques de la guerre civile l’empêcher de vivre une vie normale et sortir le soir avec son amie Wassila. À mesure que le climat social se fait de plus en plus conservateur, elle rejette les interdits imposés par les radicaux et décide de se battre pour sa liberté et son indépendance en organisant un défilé de mode.

 

Triste signe des temps, le cinéma a plus que jamais besoin d’exalter la révolte face à l’intégrisme et à l’oppression. Ces récits d’insurrection nécessaire et de combat pour la liberté prennent souvent des formes convenues de films « à sujet ». Habité d’une colère et d’une ardeur rare, PAPICHA surprend et bouleverse profondément en traitant cette question par un biais en apparence « futile » : la mode. Dans cette Algérie des 90’s menacée par l’intégrisme, une bande de filles continuent naturellement d’être des jeunes filles de leur époque. Elles chantent, dansent, font la fête. L’une delle, Nedjma, invente et vend des robes aux filles du coin dans les toilettes d’une boîte de nuit. Plus qu’un droit à la coquetterie, c’est un droit à être féminine, libre de son corps, de son mouvement, de ce qu’elle montre ou ne montre pas que revendique l’héroïne. Une énergie vitale, créatrice qui va se confronter à la montée sombre et terrifiante d’un intégrisme tout puissant.

Ce va-et-vient constant entre le prosaïsme pop (Des posters de Roch Voisine, de Madonna, des cassettes audio qu’on rembobine à la main, des perles, des bijoux, la douceur d’un tissu, la cambrure d’une robe) et la détresse profonde des personnages crée une empathie, une émotion immédiate avec les personnages. Mais la réalisatrice a l’intelligence de ne pas en faire qu’un groupe. Elle les singularise, les oppose parfois à travers leurs craintes et leurs visions du monde et permet ainsi au film de penser le féminin au pluriel. C’est peu dire que ce casting féminin est une révélation. Émouvantes et profondément modernes, les actrices (Shrine Boutella, Amira Hilda Daouada, Zahra Doumandji et surtout la bouleversante et intense Lyna Khoudri) forment le cœur battant et indivisible de ce film fort et profondément populaire.

Mounia Meddour réussit avec PAPICHA à unir les contraires en faisant un film lumineux profondément triste, un film de bande, de joie, de rire hanté par la mort et la bêtise. Son approche est étonnante, quasi prosaïque et elle se révèle finalement la meilleure, peut-être la plus pertinente pour créer des échos avec aujourd’hui. Par sa mise en scène nerveuse, au plus près des corps et des visages, elle filme comment le quotidien se tache de sang, comment ce qui n’était encore hier qu’un plaisir au jour le jour devient une lutte, une menace, voire un danger de mort. En essayant constamment de ne jamais transformer sa bande de fille et son héroïne frondeuse en symboles, elle garde un pied dans le quotidien, dans la vie, et insuffle à son film une énergie et une indignation contagieuses. C’est bien parce qu’elles sont « banales », qu’elles sont juste des femmes, qu’elles deviennent une cible. « Ce n’est pas de la provocation. Je veux juste l’indifférence » réplique Nedjma lors d’une prenante et pertinente scène de dispute avec son amoureux qui la met en garde. Le propos est limpide. Le défilé de mode que veut organiser Nedjma n’a rien d’extraordinaire mais dans un monde qui ne tourne plus rond, ça devient un acte de résistance. Romanesque et habité, le film n’a pas peur du drame et tire peut-être un peu sur la corde avec des scènes chocs parfois un peu trop mélodramatiques. Reste qu’elles produisent un électrochoc, une indignation et une incompréhension salvatrices chez le spectateur. C’est peut-être là, la force du film. Ne pas être un simple témoin mais s’indigner encore et toujours, profondément, viscéralement pour continuer à être libre. Surtout, le film fait entendre un discours féministe puissant pour un droit inaliénable à ce qu’on foute la paix aux femmes et à leur corps qui, malheureusement, résonne encore très fort avec l’actualité.

De Mounia Meddour. Avec Lyna Khoudri, Shirine Boutella, Amira Hilda Douaouda. France/Algérie. 1h45. Prochainement

 

 

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