MINARI : chronique

22-06-2021 - 17:38 - Par

MINARI : chronique

Une famille coréenne s’installe en Arkansas dans un mobile home. Lee Isaac Chung raconte ses souvenirs d’enfance dans un film d’une délicatesse foudroyante.

 

Parfois, un metteur en scène touché par la grâce parvient à marier l’image, le son, la musique, l’interprétation, le propos et de cette union, naît quelque chose d’une beauté sidérante. Sur ses propres souvenirs, Lee Isaac Chung a réalisé un film si délicat, dont se dégage tant de chaleur et de bienveillance, que la déflagration de son petit cinéma nous terrasse encore, bien après sa vision. C’est un grand film que d’aucuns considèreront mineur car en apparence, l’intrigue est ténue. Mais du regard grave que Jacob, joué par Steven Yeun, porte sur les hectares de terrain comme une promesse de prospérité, à cette grand-mère (Youn Yuh-jung, couronnée d’un Oscar) qui fait pousser du céleri d’eau (le minari), plante typiquement coréenne, près d’un petit ru, MINARI est autant l’héritier de l’Americana de John Steinbeck que de la chronique rurale asiatique. C’était une greffe risquée mais l’enjeu du film était justement là, dans ce qu’il raconte d’une bouture très fragile. Une famille coréenne emménage dans un mobile home en Arkansas et alors que le père de famille rêve d’agriculture et du travail de la terre, l’épouse, Monica (Yeri Han), désire une vie plus urbaine, plus confortable, pour le bien de ses enfants David et Anne. Isolée et frappée par le mal du pays, elle fait voyager sa mère jusqu’à eux : une mamie atypique, rigolote et positive, déboule comme une tornade pour s’occuper des petits enfants, pendant que Jacob et Monica travailleront en usine en attendant que les terres cultivées rendent des légumes. N’investissant que dans sa propre volonté et dans ses propres forces, Jacob creuse, laboure et sème mais les problèmes d’irrigation, conjugués aux tensions familiales, fragilisent ses décisions. Bien qu’accompagné d’un vétéran de la Guerre de Corée (Will Patton), fervent croyant qui ne cesse de prier pour lui, Jacob est rongé par la frustration : où sont le bonheur et l’abondance que l’Amérique lui avait promis et que lui-même avait jurés à sa famille ? Pourquoi la greffe des Yi en Amérique ne prend-elle pas ? Pourquoi le minari peut-il pousser sur une terre qui n’est pas la sienne, alors que le sol semble repousser toute la bonne volonté de Jacob ? La vie des Yi va de coups durs en instants de béatitude. La musique pénétrante d’Emile Mosseri retentit soudain pour leur offrir toute la grâce de la nature américaine, le vent dans les herbes hautes, une balançoire à un arbre. Ce sont des moments de paix et d’élégance, de perspective d’avenir radieux, de temps suspendu… avant que les éléments ne se déchaînent ou que le sort ne s’acharne. La dimension spirituelle de MINARI, quasi-mythologique, lui donne des airs de classique immédiat, d’Americana intemporel rappelant comment s’est construit le pays : par un tissu d’immigrés, qui croyaient au rêve américain. La force du film, c’est de ne pas créer artificiellement le rejet des Yi par les Américains. Au-delà du paternalisme typique et de quelques preuves d’ignorance, les Arkansasais sont montrés très souvent amicaux. Le malaise des Yi est plus profond que ça : il est dû en partie à eux-mêmes et à cette terre-miroir en colère. Sous l’effet grossissant de la violence de l’expatriation et du sentiment d’échec, les Yi se disputent, se détestent et se retrouvent. Leurs souvenirs, recueillis dans le grand livre familial de MINARI, n’en seront que plus forts.

De Lee Isaac Chung. Avec Steven Yeun, Yeri Han, Youn Yuh-jung, Alan S. Kim, Noel Cho, Will Patton. États-Unis. 1h55. En salles le 23 juin

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