Cannes 2018 : BURNING / Critique

16-05-2018 - 23:36 - Par

Cannes 2018 : BURNING

De Lee Chang-dong. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : Lors d’une livraison Jongsu, un jeune coursier, tombe par hasard sur Haemi, une jeune fille qui habitait auparavant son quartier. Elle lui demande de s’occuper de son chat pendant un voyage en Afrique. À son retour, Haemi lui présente Ben, un homme mystérieux qu’elle a rencontré là-bas. Un jour, Ben révèle à Jongsu un bien étrange passe-temps…

 

Selon Lee Chang-dong, la nouvelle « Les Granges brûlées » de Haruki Murakami, qu’adapte BURNING, déroule une histoire où « il ne se passe rien ». De ce vide, que Lee embrasse également pour son film, naît pourtant une foule d’idées et d’émotions. Une ambiance lourde et palpable, instantanément captivante. La puissance intrinsèque de BURNING repose en grande partie sur ce sentiment que, dans le trio que forment Haemi, Jong-su et Ben, quelque chose cloche. Impossible de savoir vraiment quoi pourtant un malaise parcourt et ronge chacune de leur interaction, sans pour autant que Lee ne s’appesantisse sur le moindre signe extérieur de cette friction. Se méfier de l’eau qui dort car BURNING, comme beaucoup de films sud-coréens, cache un torrent de hargne, de colère sourde et frustrée – à l’image de Jong-su, interprété avec une puissance intériorisée captivante par Yoo Ah-in face à un Steven Yeun formidable en arrogant aisé, langoureux et souriant jusqu’à l’inconfort, insaisissable, ennuyé par le monde, se repaissant du complexe d’infériorité de ses interlocuteurs. Que l’on parle en fond sonore de hausse du chômage ou des politiques d’immigration de Trump, que Jong-su assure qu’à ses yeux « le monde reste un mystère » ou qu’il y a « trop de Gatsby en Corée », qu’une bande de jeunes gens riches observent avec paternalisme une jeune femme leur contant un rituel de danse existentielle, BURNING vit de non-dits pesants et de confrontations qui n’explosent jamais mais qui offrent un portrait saisissant de la situation sociale coréenne, cocotte minute nourries aux conflits de classe et aux rapports hiérarchiques. Pourtant, bien que vital, cet arrière-plan social ne s’impose jamais comme une fin en soi : le pouvoir d’attraction de BURNING se révèle aussi – et peut-être avant tout – au premier degré, comme un thriller psychologique intimiste. De longs plans fixes en plans séquences plus discrètement virtuoses, Lee Chang-dong tient BURNING dans la paume de sa main, et son spectateur avec. Il dilate le temps pour laisser infuser son ambiance, autant qu’il use d’ellipses percutantes pour faire progresser son récit ; il magnifie son Scope avec une lumière naturaliste, à peine stylisée, somptueuse. La précision de son écriture – verbale et visuelle – réside dans les blancs et les pointillés, dans le mystère qu’il injecte à son récit, à ses enjeux, aux questionnements et réactions de ses héros. Un mystère omniprésent qui ne frustre jamais, qui ne floue pas le spectateur mais le nourrit et l’inclut. Mise en scène, écriture, dialogues, interprétation, musique : tout, dans BURNING, dénote du minimalisme. Le génie de Lee Chang-dong est de parvenir à tirer autant de si peu, à étirer son film sans le distendre, à faire d’une histoire où « il ne se passe rien » un récit universel absolument imprévisible. Une maîtrise de chaque instant qui a l’élégance de ne pas s’annoncer ni de s’autocélébrer mais, au contraire, de servir avant tout l’efficacité du récit et des personnages troubles à la complexité ensorcelante.

De Lee Chang-dong. Avec Steven Yeun, Jeon Jong-seo, Yoo Ah-in. Corée du Sud. 2h28. Prochainement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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