Cannes 2018 : BLACKKKLANSMAN / Critique

15-05-2018 - 18:10 - Par

Cannes 2018 : BLACKKKLANSMAN

De Spike Lee. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis : 1978. Ron Stallworth, premier officier noir de la police de Colorado Springs, est un jour intrigué par une publicité dans un journal local proposant aux intéressés de joindre le Ku Klux Klan. Il décide de contacter la boîte postale et reçoit un coup de téléphone lui proposant d’intégrer les rangs du KKK. Stallworth décide d’infiltrer l’organisation raciste et met dans la confidence son coéquipier Flip Zimmerman. Ensemble, formant une seule et même personne aux yeux des membres du Klan, ils vont grimper les échelons et empêcher l’organisation de prendre le contrôle de leur ville.

 

Pour mettre en accusation la grande Amérique en général et l’Amérique raciste en particulier – son sport préféré, et pour cause -, Spike Lee va raconter le temps des Black Panthers et du Ku Klux Klan, un temps ancien mais pas tant que ça. Mais surtout comment Ron Stallworth, un flic noir, va sur un coup de tête décider de se farcir les bouseux du Klan. Et pour ça, il va s’y infiltrer. Enfin, pas vraiment. Au téléphone, c’est lui (John David Washington, fils de Denzel) qui négocie et pour le contact physique, il envoie son collègue blanc (Adam Driver) pour incarner Stallworth à sa place. Une stratégie hasardeuse mais payante. Parce qu’il ne faut pas trop le chercher, Ron ; il est sans peur et sans reproche. Il est un héritier de la Blaxploitation mais sans les clichés encombrants, même si Spike Lee emprunte au genre, politique et hégémonique du Black power, quelques codes visuels (zooms, typo, dialogues endiablés…). Au vu du sujet et de celui qui le traite, on aurait pu imaginer un long-métrage plus offensif dans la forme, plus ancré dans le thriller politique que ce qu’il n’est au final. Pourtant BLACKKKLANSMAN opte pour le mélange très déstabilisant des tons où le pouêt-pouêt d’une comédie policière un peu puérile côtoie, d’une manière un peu chaotique, le brûlot politique sans retenue – Spike Lee n’a jamais été très drôle et négocie difficilement les virages comiques alors que son cinéma excelle dans le dramatique. Reste que cette hétérogénéité bouscule, questionne et nous empêche de rester passif. Pour provoquer encore davantage son public, Spike Lee fait des choix de mise en scène audacieux : filmer des visages afro-américains inspirés et combatifs au son d’un discours militant avec des codes propagandistes ou demander à Harry Belafonte, venu rappeler au souvenir de jeunes activistes les horreurs du lynchage, de briser le quatrième mur dans le bluffant montage alterné d’un discours black power et d’une harangue white power. La fiction ne peut probablement pas refléter à elle seule toute la colère de Spike Lee alors il emprunte d’autres moyens dialectiques. Il n’y a pas de mauvais choix artistiques pour critiquer Trump, le seul vrai but du film : il met donc dans la bouche des suprémacistes des slogans dérivés de ceux de Agent Orange provoquant des frissons d’interdit dans la salle, et il redéfinit aujourd’hui comme la dystopie d’hier, laissant le spectateur suspendu à une question qui hante tout le film : « comment en est-on arrivés là ? » L’entreprise BLACKKKLANSMAN est forte, puissante, saisissante. Regardée de plus près, elle est pleine de scories – de son utilisation bordélique de la musique à un manque d’énergie à la mise en scène en passant par le soulignage trop appuyé de ses intentions. Mais la perfection est ailleurs, dans la manière dont Spike Lee, au chevet depuis 35 ans d’une Amérique malade, sait mettre le bon pansement sur une plaie ouverte avec un film de réconciliation. Enflammé, enlevé et important.

De Spike Lee. Avec John David Washington, Adam Driver, Topher Grace. Etats-Unis. 2h08. Sortie le 22 août

 

 

 

 

 

 

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