Cannes 2018 : WILDLIFE / Critique

09-05-2018 - 10:19 - Par

Cannes 2018 : WILDLIFE

De Paul Dano. Semaine de la Critique, Séances spéciales, Ouverture.

 

Synopsis officiel : Dans les années 60, Joe, un adolescent de 14 ans, assiste impuissant à la lente dégradation des rapports entre son père et sa mère.

 

Avec WILDLIFE, Paul Dano entame sa carrière de réalisateur comme il mène depuis près de vingt ans celle d’acteur : sans tambour ni trompettes, sans s’annoncer triomphalement. C’est en partie pour ça qu’on l’aime, Paul Dano : bien qu’il ait tourné pour des cinéastes importants (Paul Thomas Anderson, Bong Joon-ho, Ang Lee, Richard Linklater, Rian Johnson, Steve McQueen, Paolo Sorrentino, Denis Villeneuve…) et tenu la dragée haute à des acteurs qui, en apparence, en imposent plus que lui (Tom Cruise, Daniel Day-Lewis, Hugh Jackman…), il a perpétuellement conservé cette discrétion, cette subtilité et cette humilité qui font de lui un comédien au charisme singulier, captivant à regarder évoluer.

Toutes ces qualités se retrouvent dans WILDLIFE, adaptation du roman « Une saison ardente » de Richard Ford, récit d’un ménage qui se délite, d’une épouse qui va voir ailleurs et d’un mari qui perd toute confiance, sous les yeux de leur fils Joe, adolescent gentil et volontaire. Il n’y a pas de mystère ni de hasard : ce Joe, Paul Dano l’aurait sans doute campé voilà une quinzaine d’années. Le récit et la mise en scène se font donc complices de ce jeune garçon, car il est le double du cinéaste autant que sa porte d’entrée émotionnelle et intellectuelle sur cette histoire. Délicat, WILDLIFE n’a pas les défauts habituels des premiers films, ces images d’Épinal rebattues, cette propension à en faire trop pour être sûr de se faire comprendre, cet élan un peu vain d’y aller à l’épate pour s’assurer de la visibilité de la mise en scène. Paul Dano cinéaste est au diapason du Paul Dano acteur, celui qui, en un geste simple et effacé, en dit plus qu’en mille mots élaborés – souvenez-vous de sa manière, gracile et fantasmatique, de descendre un escalier de secours new-yorkais, habillé en groom, dans OKJA.

La caméra de WILDLIFE s’attarde quand il le faut, est aussi discrète quand elle s’appesantit dans l’immobilisme que lorsqu’elle se libère dans le mouvement, le montage est à l’économie mais en dit toujours long sur les tensions et les non-dits. La beauté limpide de l’écriture de WILDLIFE – assurée par Dano et la très talentueuse Zoe Kazan – rappelle un cinéma un peu perdu ou oublié, dans lequel un personnage n’a pas besoin de se définir en protagoniste ou en antagoniste. Où un récit peut éviter le pathos forcé et les confrontations fonctionnelles. Ici, chacun a ses fêlures, ses raisons, ses ambivalences. Et ça n’empêche ni l’empathie et encore moins l’amour.

La modestie indéniable de WILDLIFE n’empêche pas non plus les idées bien exécutées – comme ces musiques diégétiques d’arrière-plan comme moteurs narratifs et d’ambiance. Surtout, elle permet à un personnage solaire et un acteur qui l’est autant, Ed Oxenbould (déjà vu dans THE VISIT), de s’affirmer totalement, de faire oublier les stars Jake Gyllenhaal et Carey Mulligan, de porter tout le film avec sensibilité, sans ne jamais aller vers la performance. Un peu comme si, pour son premier geste de réalisateur, Paul Dano avait aussi la bienveillance, l’élégance, de passer le relais à un héritier. La preuve que certains films ont beau avoir les atours trompeurs d’ »objet modeste de cinéma », leur justesse et leur humanité en font de grandes et belles expériences de spectateur.

De Paul Dano. Avec Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Bill Camp. États-Unis. 1h44. Sortie le 19 décembre

 

 

 

 

 

Pub
 
 

Les commentaires sont fermés.