L’ÉCUME DES JOURS : Chronique

25-03-2013 - 18:47 - Par

C’est le film français le plus attendu de l’année. Un livre culte, un réalisateur star, un casting de luxe, tout était réuni pour faire de L’ÉCUME DES JOURS la Rolls française du box-office. Le résultat risque d’en décontenancer plus d’un. Un très grand film aussi exigeant que profond.

La transposition du plus célèbre des romans de Boris Vian, figure littéraire connue pour son dandysme amusé, dans l’univers visuel de Michel Gondry, cinéaste bricoleur poétique et branché, tenait de l’équation parfaite. Peut-être même un peu trop parfaite. Comme lorsque Burton s’est lancé dans l’adaptation d’ »Alice au pays des merveilles », on avait un peu peur que la gémellité des univers de Vian et de Gondry aboutisse à un film en pilote automatique. Mais l’auteur de LA SCIENCE DES RÊVES possède toujours un tour d’avance dans sa boîte à outils. Son film, loin d’être le blockbuster français consensuel qui lui aurait assuré une rente à vie, bouscule, dérange et secoue profondément. Le spectateur qui s’attend, au vu des quelques images guillerettes et joyeusement loufoques de la bande-annonce, à un nouvel AMÉLIE POULAIN avec fantaisie rétro et petites trouvailles visuelles sympathiques sur fond de romance, risque vite de déchanter. L’ÉCUME DES JOURS n’est pas un film rond, un film moelleux dans lequel on se loverait doucement. C’est un film âpre, étonnamment violent par moment, où la fantaisie n’est jamais confortable. En cela, Gondry est un véritable lecteur de Vian. On a trop souvent résumé l’histoire de l’ »Écume des jours » à la romance poético-tragique de Colin, jeune idéaliste et de Chloé, héroïne qui se meurt d’un nénuphar qui lui pousse dans le poumon. Mais en passant à l’image, les métaphores de Vian se révèlent étonnamment cruelles et la profusion d’idées, qui filaient au fil des lignes, envahissent soudain un cadre trop petit pour les contenir. Gondry est allé chercher l’angoisse qui se niche entre les lignes de « L’Écume des jours ». Son film devient le portrait terrifiant d’un monde absurde où l’on se coupe les paupières aux ciseaux, où les patinoires sont des coupe-gorges et où même l’amour ne sauve plus rien. Entre les mains de Gondry, le monde de Vian qui filait sur papier entre nos doigts prend soudain une gravité, une épaisseur qui tient de l’angoisse et de l’étouffement progressif du spectateur. On pense soudain à l’œuvre de Georges Perec, l’auteur de « La Disparition » et « Les Choses », tant les trouvailles du film cherchent comme chez l’auteur à épuiser le réel. Comme son héroïne Chloé, L’ÉCUME DES JOURS par Gondry est un film qui suffoque. Jamais le réalisateur n’est dans l’enluminure ou la joliesse immédiate. Dès sa première partie, centrée sur la rencontre du couple, son film s’époumone dans une accumulation d’objets et d’idées visuelles. On se croit en terrain conquis, on s’émerveille quelques instants, mais toujours la disharmonie guette. Comme dans LA SCIENCE DES RÊVES, Gondry filme une fantaisie malade, un monde qui ne tourne pas rond. Des jambes difformes, des sonnettes qui rampent, des tables qui s’effondrent, rien ne va déjà plus dans L’ÉCUME DES JOURS avant même que la tragédie n’ait lieu. Ces personnages ont beau exulter de joie, la mise en scène de Gondry alourdit leur quête de bonheur. Le fantastique est toujours rattaché à un monde de machines, à tout un assemblage technologique qui empêche la rêverie. En cela Gondry filme L’ÉCUME DES JOURS comme un anti conte de fées. Il n’y a pas de merveilleux, juste un monde noyé sous des objets envahissants. Et toujours, cette menace qui guette, ces oiseaux de mauvais augure que l’on retrouve comme un leitmotiv, jusqu’à finir décapités. Quand le drame attendu survient, le film n’a pas besoin de négocier le virage trop larmoyant de l’idylle foudroyée par la maladie. Le poison était déjà instillé bien avant. Gondry se refuse dans cette seconde partie à toute effusion lacrymale. L’ÉCUME DES JOURS n’est pas un tire-larmes, c’est un arrache cœur. Un film dont la noirceur profonde envahit petit à petit l’écran jusqu’à lui retirer ses couleurs. Le film fane peu à peu devant nos yeux et se recroqueville petit à petit sur lui-même. Rarement, un film nous aura autant secoués. Il n’y a pas d’émotions dans L’ÉCUME DES JOURS parce que Gondry filme l’anéantissement d’un monde. Pas de tragique, ni de pathos, juste un profond désespoir. On en ressort les yeux secs mais le cœur meurtri. Pourtant, Gondry n’a pas voulu filmer le dernier chapitre du roman, extrêmement noir. Sa lueur d’espoir finale, hommage au cinéma et à l’imaginaire, entre les pattes d’une souris, est soudain bouleversante. Dans la droite lignée de LA SCIENCE DES RÊVES, L’ÉCUME DES JOURS est une œuvre audacieuse et inconfortable qui ne fera pas l’unanimité. Dommage car ce beau film malade a l’élégance et la profondeur des grandes œuvres.

De Michel Gondry. Avec Audrey Tautou, Roman Duris, Omar Sy. France. 2h05. Sortie le 24 avril

 





 
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