Cannes 2013 : INSIDE LLEWYN DAVIS / Critique

18-05-2013 - 23:33 - Par

De Joel et Ethan Coen. Sélection officielle, en compétition.

Synopsis : Dans les années 1960, Llewyn Davis tente de se faire une place sur la scène folk new-yorkaise et navigue dans les méandres de Greenwich Village, ancien quartier bohème porté sur la contre-culture et la liberté artistique. Parmi ses connaissances et rivaux figurent le couple formé par Jean et Jim Berkey.

Ne jamais enterrer ses idoles. Parce qu’ils peuvent toujours sortir du bois, réclamer leur couronne passée et remonter sur leur trône en pondant une œuvre totalement incontestable, digne de leurs meilleures et ouvrant de nouvelles perspectives pour le futur. Cette leçon s’applique sans discussion aux frères Coen qui, avec INSIDE LLEWYN DAVIS, se rappellent au bon souvenir de ceux qui jugeaient leur filmographie récente si ce n’est chaotique, du moins inégale. De retour à Cannes sept ans après NO COUNTRY FOR OLD MEN, ils signent sans aucun doute l’un des films les plus marquants de leur carrière, l’un des plus universels et jouissifs depuis THE BIG LEBOWSKI. New York, 1961. Llewyn Davis, musicien au talent indéniable, vogue contre vents et marées pour percer sur la scène folk du Greenwich Village. Parviendra-t-il à y faire sa place ? Vivra-t-il ses rêves de grandeur ? Les réponses à ces questions n’ont presque pas d’importance – presque – tant les Coen prennent le parti de désamorcer ici quasiment tout ce à quoi le spectateur peut s’attendre au cours du récit. À ce titre, le scénario d’INSIDE LLEWYN DAVIS s’avère parfait : jamais il ne cède à la facilité, au suspense de bas étage, au passage obligé du film d’outsider cherchant la gloire. INSIDE LLEWYN DAVIS, c’est un peu ROCKY sans les tambours, sans les trompettes, sans les gants levés sur du Bill Conti. On y conserve juste la lose du chien galeux qui lutte contre l’adversité, que l’on observe avec une ironie dévastatrice. Car avant d’être une lointaine et fictionnelle adaptation des mémoires du musicien Dave Van Ronk – figure tutélaire de nombreux artistes folk au début des 60’s – INSIDE LLEWYN DAVIS s’impose en film des frères Coen. La déconne est donc là, tapie à chaque dialogue, à chaque mouvement de caméra, dans chacun des personnages, qu’il soit principal ou de passage. Oscar Isaac y déploie une palette remarquable – quel sublime chanteur …– , Carey Mulligan s’y révèle en bitch jubilatoire, John Goodman fait… du grand John Goodman. Une galerie de clowns célestes servis par des répliques gracieuses et efficaces, magnifiés par la splendeur de la photographie de Bruno Delbonnel et l’intelligence discrète de la mise en scène, et évoluant dans un univers kafkaïen, aussi magique que désespéré, rappelant inévitablement BARTON FINK – Palme d’Or en 1991. Une analogie d’autant plus prégnante que les Coen se penchent de nouveau ici sur les affres de la création, sur le génie artistique fracassé contre un système trop hermétique. Llewyn Davis pourrait être les Coen eux-mêmes. Dans ce portrait d’artiste dont le talent peine à être récompensé, les frangins semblent projeter leurs frustrations personnelles – pourquoi certains de leurs chefs-d’œuvres ont été des échecs cuisants ? – ou plus globales – pourquoi l’Art est-il désormais cannibalisé par l’industrie ? En se focalisant sur la scène folk des années 1960, qu’ils décrivent et convoquent avec un appétit d’érudit assez dingue – bien que le film soit totalement accessible à des profanes –, ils captent un moment historique de la musique américaine. Celle de la fin d’une époque et l’avènement d’une autre, incarné par un passage de relais aussi malin qu’émouvant. Llewyn Davis, dignitaire d’un folk à l’ancienne, exigeant, underground, légèrement snob, va comprendre à ses dépens qu’une tempête se prépare, et que sa musique ne sera plus jamais la même. En creux, on y voit presque le tableau du cinéma indépendant d’auteur qui, mis en danger par une Hollywood demandant toujours plus de profit, nie la possibilité à de sublimes outsiders d’émerger. Les Coen auraient-ils pu éclore de nos jours ? Peut-être. Mais en dépit de tout leur talent, ils auraient sans doute dû passer par pas mal des revers que subit Llewyn. INSIDE LLEWYN DAVIS a été produit par des capitaux européens, avant même d’avoir l’assurance qu’un distributeur américain ne l’achète. CQFD.

De Joel et Ethan Coen. Avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake. France / Etats-Unis. 1h45. Sortie le 6 novembre

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