Cannes 2014 : WHIPLASH / Critique

20-05-2014 - 14:00 - Par

De Damien Chazelle. Quinzaine des Réalisateurs.

Synopsis officiel : Andrew, 19 ans, rêve de devenir l’un des meilleurs batteurs de jazz de sa génération. Mais la concurrence est rude au conservatoire de Manhattan où il s’entraîne avec acharnement. Il a pour objectif d’intégrer le fleuron des orchestres, dirigé par Terence Fletcher, professeur féroce et intraitable.
Lorsque celui-ci le repère enfin, Andrew se lance, sous sa direction, dans la quête de l’excellence…

Reno Club de Kansas City, 1937. Charlie Parker, 16 ans, n’est pas encore Bird. Ce soir-là, il doit jouer pour un groupe dont l’un des membres n’est autre que le batteur Jo Jones du Count Basie Orchestra. En plein bœuf, Parker perd le rythme. Jones, ulcéré, prend une de ses cymbales et la jette en direction de Parker, provoquant l’hilarité de la salle. Humilié, le jeune saxophoniste se promet alors de s’entraîner jusqu’à ce que mort s’en suive si nécessaire, afin que plus personne ne puisse un jour le railler… Cette anecdote, du genre qui bâtit les légendes, est au centre même de WHIPLASH : le professeur Terence Fletcher y fait deux fois mention dans le deuxième film de Damien Chazelle, comme justification de la dureté avec laquelle il traite ses étudiants. Car selon lui, il n’existe « pas deux mots plus néfastes que ‘bon boulot’ ». Tel est le nœud dramatique principal de WHIPLASH : jusqu’où peut-on aller pour encourager le talent ? Pour cultiver son propre jardin et atteindre son objectif ? Existe-t-il des limites aux défis lancés par un mentor à son ‘protégé’ ? Pour ce faire, Damien Chazelle (scénariste du thriller high concept GRAND PIANO et dont le premier long, GUY AND MADELINE ON A PARK BENCH, était un musical) confronte donc un agneau consentant – Andrew, rêvant d’une gloire bâtie sur l’exigence – à un loup manipulateur – Fletcher, monstre imposant à la psychologie sournoisement complexe. Des archétypes que Chazelle détourne des chemins de la facilité – d’autant que les enjeux se renouvellent sans cesse et que les surprises narratives se multiplient. Ainsi, avec Fletcher, il crée un personnage imposant et captivant comme il en existe peu, un ogre qui use sans s’excuser d’invectives humiliantes, de mauvaise foi ou des pires insultes –  « Je t’enculerai comme un cochon si tu sabotes mon groupe ». Face à ce mastodonte campé par un grandiose J.K. Simmons convoquant l’aura néfaste de son personnage d’OZ (l’humour sadique en prime), le jeune Miles Teller incarne un jeune prodige à la psychologie tout aussi dense. Que sa quête de perfection le fasse passer par la solitude morale et sentimentale, la souffrance physique, l’arrogance, la froideur, la désillusion ou l’illumination, Teller bouffe la pellicule. Surtout que, derrière la caméra, un cinéaste au style assuré et minutieux, libre et vigoureux, sait capter puis transcender l’énergie dégagée par le duo. Chazelle construit ainsi des moments de tension imparable à chaque solo de batterie et donne chair à la musique en en faisant un art physique, douloureux. Et doloriste. En se concentrant davantage sur la nécessaire et fastidieuse pratique quotidienne que sur l’élan abstrait ou génial de création, Chazelle met à jour un double paradoxe : l’art n’a jamais semblé aussi concret et en même temps inatteignable au commun des mortels ; WHIPLASH célèbre les besogneux et apparaît pourtant comme l’œuvre aérienne d’un cinéaste porté par un talent pur et instinctif.

De Damien Chazelle. Avec Miles Teller, J.K. Simmons, Paul Reiser. États-Unis. 1h45. Sortie le 24 décembre

2-Whiplash

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