Cannes 2018 : LE LIVRE D’IMAGE / Critique

12-05-2018 - 13:12 - Par

Cannes 2018 : LE LIVRE D’IMAGE

De Jean-Luc Godard. Sélection officielle, Compétition.

 

Synopsis officiel : Te souviens-tu quand, il y a bien longtemps, nous entraînions nos pensées ? Le plus souvent, nous partion d’un rêve… Nous nous demandions comment, plongés dans les ténèbres, des couleurs d’une telle intensité pouvaient émerger en nous. D’une voix douce et basse, dire de grandes choses, sur de surprenants et profonds sujets. L’image et les mots, comme un mauvaix rêve écrit sur une nuit tempétueuse. Sous les yeux de l’Occident. Les paradis perdus. La guerre est ici.

 

Il y a bien longtemps que le cinéma n’intéresse plus Godard. Cela pourrait être une défaite mais chez le célèbre suisse récalcitrant c’est au contraire un chemin de traverse qu’il emprunte avec gourmandise. Oui, c’est ça : Godard est gourmand. Avide d’images, de sons, de coupes franches et de désaturations, il fait de ce LIVRE D’IMAGE un festin godardien radical. S’installer à sa table tient forcément de l’expérience radicale. Avec ce nouvel opus, Godard cuisine l’époque et nous invite à le voir pratiquer son art en direct. Il sort du frigo de vieilles fictions d’avant, lave les images d’aujourd’hui, les découpe, les fractionne et les jette dans le poêlon brûlant de son montage furieux. Ça cuisine, ça mitonne, ça fait parfois beaucoup de fumée et l’on assiste sonné à ce grand raout sensoriel, esthétique et politique…

De loin, on le regarde bricoler ce LIVRE D’IMAGE en salivant des saveurs à venir mais force est de reconnaître que la ripaille ne vient pas. Comme si au moment de planter la première fourchette, le spectateur était déjà repu et épuisé d’avoir assisté à la recette.
Il faut donc accepter que le plat soit une idée et que le film vous échappe. Si l’ouverture en forme de théorisation des images est proprement ludique et joyeuse (Godard est assurément le meilleur vidéo-dj pour animer vos soirées), le film ralentit et patine un peu plus quand il laisse la place à la mise en pratique. Après avoir déstructuré, quasi cramé, notre rapport au cinéma, au son et à l’image (les moments d’écran noir sont une respiration aussi forte que l’apnée proposée par le film ; le jeu sur les formats est bien plus drôle et puissant que les afféteries du cinéma d’auteur contemporain), il se lance dans une dissertation un peu inégale sur l’état du monde, des révolutions et de l’Arabie heureuse.

Moins farceur que dans ADIEU AU LANGAGE, Godard se fait ici plus dogmatique, plus didactique aussi. L’hypnose godardienne peine à durer. Peut-être par un manque d’acuité. On sait depuis ses sublimes HISTOIRE(S) DU CINEMA que Godard est un zappeur esthète. Mais à l’ère de Youtube, de Snapchat, de Facetime et de Periscope, on se dit que son dispositif a un peu vieilli. On aimerait voir le roi des images s’emparer de l’hyper technologie, snapper comme jamais, nous lolcater en gros plan, Facetimer la terre entière, balancer du Netflix au milieu d’un film des frères Lumière, cramer la réalité par le virtuel. Alors qu’il est pourtant plein de vie et d’irrévérence (« Je suis du côté des bombes »), on ne peut s’empêcher de trouver que la nouvelle cuisine de Godard manque un peu de piment. Ou plutôt, combien le film passe à côté du feu d’artifice attendu pour préférer le soliloque intime. Godard creuse l’époque, parfois dans le vide, parfois il touche au cœur. Le dernier plan, sublime de mélancolie, prouve qu’il sait encore y faire. Mais la balade est trop chaotique, trop gourmande, trop personnel presque pour permettre de le suivre tout du long. Voir Godard faire le malin sur grand écran (il transforme la salle de cinéma en cathédrale où résonne des mots, des images) est un plaisir de sale gosse qui trouve vite ses limites.

A nous balader sur les réseaux, à nous Instagramer à grand renfort de filtres, à passer d’images en images sur Youtube et à faire coexister constamment dans nos vie le trivial et le nécessaire, nous faisons du Godard au quotidien. La force de ce LIVRE D’IMAGE est de nous donner à le comprendre comme un livre de recette d’un grand chef qui nous inviterait à notre tour à passer en cuisine. Mais parfois, aussi, on aime être servi, manger avec appétit et ne pas savoir ni comment ni pourquoi le goût était là. Tout est une question de faim.

De Jean-Luc Godard. France. 1h30. Prochainement

 

 

 

 

 

 

 

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