HÉRÉDITÉ : un premier long peut-il déjà être un film-somme ? / Entretien avec Ari Aster

11-06-2018 - 22:40 - Par

HÉRÉDITÉ : un premier long peut-il déjà être un film-somme ?

Son premier long-métrage, HÉRÉDITÉ, sort mercredi après des mois d’un buzz retentissant né lors de sa présentation à Sundance en janvier dernier. Mais Ari Aster n’a rien d’un débutant. Depuis 2011, il a multiplié les courts-métrages dont certains, pour leur jusqu’au-boutisme et leur liberté de ton, ont marqué les esprits. Avec le jeune cinéaste, on explore son univers, du court au long.

 

Cet entretien a été publié au préalable dans le magazine Cinemateaser n°75, daté juin 2018

 

Note : tous les courts-métrages cités dans cet entretien sont visibles en bas d’article

 

Heredite-Pic1Dans son esprit et son style, HÉRÉDITÉ est assez proche d’un de vos courts, THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS. Vous avez fait d’autres courts depuis mais comment êtes- vous passé d’un court où l’horreur vient du quotidien à un long où l’horreur a des atours plus fantastiques ?
J’ai écrit environ neuf scénarios de long- métrage et j’ai tout fait pour essayer d’en concrétiser un ou deux après être sorti de mon école de cinéma, l’AFI (American Film Institute, ndlr) – c’est à l’école que j’avais réalisé THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS. Mais aucun de ces neuf projets n’était un film d’horreur, même si j’aime le genre. Chacun de ces projets évoluait en tout cas dans un genre différent. Puis m’est venue l’idée qu’il serait probablement plus facile de faire financer un film d’horreur. (Rires.) Même si ça peut apparaître cynique ! (Rires.) À partir de là, j’ai dû me poser la question suivante : quel film d’horreur ai-je envie de faire ? Ces derniers temps, je n’avais pas été particulièrement enthousiasmé par ceux qui sortaient. Bien sûr, il y a des exceptions – j’aime THE WITCH, MISTER BABADOOK ou THE STRANGERS (de Na Hong-jin, ndlr). Je souhaitais faire un film qui soit dans l’esprit de ceux que j’aime, ceux qui ont été faits dans les années 60 et 70 comme RÉPULSION, ROSEMARY’S BABY et plus particulièrement NE VOUS RETOURNEZ PAS. Ce dernier est, à mes yeux, une sorte de frère spirituel de HÉRÉDITÉ. De toute façon, plus généralement, Nicolas Roeg est un cinéaste qui m’intéresse, notamment pour tout ce qui relève du ton. Pour revenir à votre question, je souhaitais aborder ce qui m’effraie personnellement. Dans un film d’horreur, on explore forcément ses propres peurs. Mes cauchemars tournent autour d’une personne de mon entourage qui s’en prend à moi ou qui me trahit… Ou alors, je fais subir quelque chose d’irrévocable à quelqu’un que j’aime. Pour moi, c’était donc une évidence de faire un film d’horreur sur la famille, ses dysfonctionnements, ses désillusions.

La famille est une figure centrale dans votre travail, d’ailleurs. Est-ce risqué, selon vous, d’en parler comme vous le faites dans un pays comme les États-Unis où elle est une valeur fondatrice ?

Il y a quelque chose d’un peu polémique ici aux États-Unis à ce sujet : la famille attire la satire ou le cynisme. J’ai toujours été fasciné par la grandeur de cette mythologie très américaine, qui trouve son impact dans les œuvres d’un artiste comme Norman Rockwell. Il y a cette image idéale de la famille parfaite qui vit dans une harmonie parfaite. Elle est reliée au mythe du rêve américain dans lequel on peut tout accomplir, parvenir à un équilibre de son existence – et où tout ce qui n’atteint pas ce degré [de réussite] apparaît presque tragique. C’est quelque chose qui infuse dans mon travail depuis longtemps, en effet. Même enfant, j’étais déjà perturbé par les films qui évoluaient sur ce terrain. Par exemple, j’adore E.T. mais il m’a toujours profondément déprimé. Sa vision de l’Americana et de la vie en banlieue résidentielle m’apparaissait méconnaissable, quand j’étais enfant. Je ne reconnaissais pas ma vie, je ne reconnaissais pas ma famille. Ça aurait pu me rendre heureux, mais ça me rendait très triste. Je suis sorti de la séance en ressentant un vide profond dans mon existence…

Heredite-Pic2On a la sensation que, dans vos
films, vous cherchez à recréer la vie de manière très artificielle – il y a l’idée des dioramas dans HÉRÉDITÉ par exemple. Pourquoi ?

J’ai toujours été intéressé par la notion d’artifice au cinéma, j’ai toujours voulu apporter une théâtralité à mon travail. Quand j’étais enfant, tout ça me
perturbait vraiment. Les films qui me troublaient le plus étaient ceux qui
avaient l’air délibérément… faux. Comme LE CUISINIER, LE VOLEUR, SA FEMME ET SON AMANT (1989) de Peter Greenaway, qui m’a totalement
traumatisé. Bien sûr, quel que soit le film, quand vous faites du cinéma, vous êtes dans l’artifice. Mais certains films travaillent plus que d’autres pour cacher cet artifice, pour s’ancrer dans une réalité reconnaissable. Il y a quelque chose de très attirant pour moi dans les films qui, au contraire, soulignent la fausseté de leur univers. À ce titre, Douglas Sirk a été une révélation pour moi quand j’étais jeune – ses films me perturbaient beaucoup, ils avaient l’air et ont toujours l’air de cauchemars à mes yeux. Plus récemment, DOGVILLE (de Lars von Trier, ndlr) a lui aussi été une révélation. Je l’avais vu avec ma mère à sa sortie et j’avais été captivé par ce que faisait le film : dès le départ, il cherche à s’aliéner le spectateur et le fait très bien. Puis, grâce à la puissance de l’interprétation et de l’écriture, on rentre dedans si bien qu’à la fin, on est dévastés ! Donc oui, je suis passionné par cette idée d’artifice, par le fait de jouer avec des effets mettant à distance. Ça me permet au départ de souligner la fausseté du monde que je crée mais dans le but final d’attirer, j’espère, le spectateur totalement dans ce monde.

Quand on regarde vos courts- métrages, on se dit que vous n’avez pas de limites, notamment en termes de ton… Voyez-vous les choses comme ça ?

J’aime jongler avec les tons, en effet – c’est particulièrement le cas dans un court comme THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS. Pour moi, il y a une certaine joie à faire quelque chose totalement absurde, dont l’idée centrale peut s’avérer outrageuse voire ridicule. Puis de voir comment rendre cette idée convaincante. Pour moi, THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS était à bien des égards une expérimentation à ce sujet. J’étais élève à l’AFI, une super école que j’adorais. Mais on peut dire que c’est une ‘école de l’industrie’, qui ambitionne de créer la prochaine génération de réalisateurs hollywoodiens. À cette école, on vous montre des films très politiquement corrects, inspirants – disons des ‘films à Oscars’. Personnellement, j’aime ce qui est transgressif alors je me suis demandé quel serait le pire truc que je pouvais réaliser… Et m’est venue l’idée que personne ne devrait faire un film sur un fils qui viole son père. Du coup, ça m’a intéressé : comment rendre cette idée ‘acceptable’ et captivante ? Au début, je comptais faire un film étrange et exagéré, proche de l’esprit de John Waters. Puis, au fil du processus, j’ai essayé de le rendre de moins en moins ironique, de traiter cette histoire comme un mélodrame sérieux. Peu à peu, c’est devenu cet hommage dérangé à Douglas Sirk, qui chasse sur le terrain de Hitchcock, qui joue avec des modes
de narration classiques et des formules surannées, dans le but de les chambouler. J’aime ça. Je suis fier que la plupart des gens ne savent pas vraiment par quel bout prendre THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS : est-ce une comédie ? Est-ce qu’il doit être pris au sérieux ? Je dois avouer que j’aime la confusion que ce court-métrage crée chez ceux qui le regardent ! (Rires.)

C’est quelque chose qu’on retrouve dans MUNCHAUSEN, qui a tout d’une version live et extrême de TOY STORY… On a la sensation que vous aimez subvertir les recettes hollywoodiennes, non ?

Absolument ! C’est tout à fait vrai pour MUNCHAUSEN. Plus que tous mes autres films, THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS et MUNCHAUSEN sont des ‘films-films’, c’est à dire qu’ils commentent le cinéma plutôt que la vie. C’était totalement voulu que MUNCHAUSEN ait l’air d’un Pixar ou d’un Disney en live action. Il fallait qu’il en ait les attributs tout en laissant la sensation qu’il renfermait quelque chose de pourri. Alors que le récit se fait tragique et lugubre, l’esthétique reste la même – ensoleillée, pop, lisse, ‘digérable’.

Heredite-Pic3Même si on peut voir un peu de chacun de vos courts dans HÉRÉDITÉ, diriez-vous que ce premier long est déjà un jalon, une manière de passer
à autre chose, de tourner une page dans votre carrière ?

Oui… Alors que THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS et MUNCHAUSEN étaient des ‘films-films’, je voulais que HÉRÉDITÉ trouve ses racines dans quelque chose de plus sérieux et palpable. Avant tout, je souhaitais faire un film sérieux sur le traumatisme et le deuil. Mais pour ça, il était important que je réussisse le drame familial, que j’arrive au cœur de ce que sont ces personnages. Même si, comme nous en avons discuté tout à l’heure, le monde dans lequel ils vivent est artificiel, j’espère que le spectateur sera captivé par ces personnes et ce qu’elles traversent, parce que je crois que les éléments horrifiques naissent de ça. Si HÉRÉDITÉ fonctionne, j’espère que c’est parce que les spectateurs s’investissent dans les personnages et dans leur souffrance.
En ce sens, c’est différent de mes courts parce que ceux-ci commentaient davantage le médium.

Avez-vous déjà une idée de ce que vous souhaiteriez faire dans un futur proche ?

Oui, j’ai plusieurs scénarios déjà écrits. Mon prochain film est aussi un film d’horreur mais il débute comme quelque chose d’autre – il devient un film d’horreur au fil du récit. Mais c’est mon seul projet horrifique. Dans les autres il y a de la SF, un film noir/drame choral se déroulant dans une petite ville, une comédie cauchemardesque… J’adorerais faire un musical, aussi ! (Rires.) J’ai toujours avancé vers cette idée du musical, je crois. En tout cas, j’aimerais pouvoir jouer sur un peu tous les terrains, dans un peu tous les genres.

HÉRÉDITÉ, en salles le 13 juin

 

LA BANDE-ANNONCE DE HÉRÉDITÉ

 

LES COURTS-MÉTRAGES DE ARI ASTER :

 

THE STRANGE THING ABOUT THE JOHNSONS

 

BEAU

 

MUNCHAUSEN

 

BASICALLY

 

THE TURTLE’S HEAD

 

C’EST LA VIE

 

 

 

 

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