YESTERDAY : chronique

08-05-2019 - 15:00 - Par

YESTERDAY : chronique

Danny Boyle s’associe au pape de la comédie romantique, Richard Curtis. Avec l’aide du compositeur Daniel Pemberton, ils explorent avec humilité le leg des Beatles et célèbrent le rôle de la culture dans l’expérience humaine collective. Vivant et vibrant.

 

Dans un espace impersonnel dont on ne distingue pas les contours, devant de gigantesques et irréels écrans, le héros de YESTERDAY observe la planète s’enflammer pour ses premières chansons. Retentit le refrain d’un classique des Beatles, « Carry That Weight » (« You gonna carry that weight a long time » / « Tu vas porter ce fardeau un long moment »), avertissement symbole de tout ce qui s’offre à lui, du plus grisant au plus inquiétant. Durant sa carrière, Danny Boyle n’a eu de cesse de confronter l’individu au groupe, dont il fait une sorte de voie inexorable vers la folie. Et, en la matière, existe-t-il confrontation plus fracassante que celle induite par l’idolâtrie ?

Musicien dont les chansons accrocheuses ne suffisent pas à lui assurer une carrière, Jack (Himesh Patel, éblouissante révélation) décide de raccrocher sa guitare. « Nous vivons dans une petite histoire et elle prend fin maintenant », dit-il à sa manager et amie d’enfance, Ellie (Lily James). Le même soir, il se fait renverser par un bus. À son réveil, Jack découvre que personne sauf lui ne se souvient de l’existence du plus grand groupe de tous les temps, les Beatles. L’occasion est trop belle : il pose par écrit les tubes du Fab Four dont il se souvient… Les protagonistes du précédent film de Danny Boyle, TRAINSPOTTING 2, étaient rongés par les fantômes d’une gloire fantasmée. Tout le contraire de Boyle qui ne dresse jamais YESTERDAY en mausolée nostalgique des Beatles et fait ici preuve d’une humilité rare pour un cinéaste de sa stature, domptant son cinéma pour en livrer une version étonnamment épurée. S’il avait hybridé son style reconnaissable – cinétique et frénétique, punk et sentimental – dans STEVE JOBS au contact d’Aaron Sorkin, jamais n’était-il apparu autant dans la retenue que dans YESTERDAY. Œuvre tout en simplicité, modelée sans effusion spectaculaire par le scénariste Richard Curtis, YESTERDAY cache derrière son high concept, derrière chaque rire (le running gag Ed Sheeran), chaque personnage clownesque (Kate McKinnon, jubilatoire en figure tentatrice faustienne), chaque chanson (toutes narrativement justifiées), chaque idée brillante, des désirs très directs et une quête d’authenticité.

Rien qui n’empêche Boyle d’ériger par instants des cathédrales idiosyncrasiques de sons et d’images (le black-out ; les écrans de « Carry That Weight » ; les séquences en studio, tableaux de couleurs saturées dont le Richard Lester de HELP ! serait fier). Reste que YESTERDAY se déploie, très délibérément, en mode mineur – à l’image de la prestation insaisissable et laid-back de Patel, tout en doutes et souffrance contenus. Grâce au travail de Daniel Pemberton dont le score original reprend des motifs beatles-iens avec raffinement et dont les versions des chansons du Fab Four renforcent la ligne claire du film, YESTERDAY préfère la discrétion à l’opératisme, ses personnages à son intrigue, quitte à perdre volontairement en efficacité et en retentissement. Comme si Danny Boyle, après une montée en puissance de vingt ans, s’asseyait sur le toit du monde pour une courte pause en apesanteur. Éloge de ce qui constitue nos vies au quotidien plutôt que conte de fées rance sur le fantasme de la réussite, YESTERDAY réconcilie le storyteller « boylien » et le groupe (familial, amical, amoureux, sociétal) d’une manière très touchante. Une romcom attachante doublée d’un récit existentiel bouleversant (une scène magique et aérienne, dont on ne dévoilera rien, sidère et terrasse), qui se met au diapason des Beatles en alliant sophistication et élégance au service de son accessibilité et de son universalité. Toute sa raison d’être est là, dans le portrait sentimental et parfois utopique d’une expérience humaine collectivement partagée dont l’art est l’un des piliers essentiels. On ne trouvera sans doute pas hommage plus pertinent à la musique des Beatles.

De Danny Boyle. Avec Himesh Patel, Lily James, Kate McKinnon, Joel Fry, Ed Sheeran. Grande-Bretagne. 1h50. Sortie le 3 juillet

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