MISSION : IMPOSSIBLE, l’anthologie

09-04-2017 - 14:48 - Par

MISSION : IMPOSSIBLE, l’anthologie

Alors que MISSION : IMPOSSIBLE 6 se tourne actuellement à Paris, nous revenons sur les cinq premiers volets de la saga. MISSION : IMPOSSIBLE, ou l’une des franchises contemporaines les plus denses et passionnantes. Spoiler, évidemment.

 

Ce dossier a été publié au préalable dans le magazine Cinemateaser n°46 daté juillet/août 2015

 

MISSION : IMPOSSIBLE – Le Masque et le sang

MISSION : IMPOSSIBLE est une franchise à double visage, qui avance masquée. Illustration parfaite dès son premier volet : d’un côté, le divertissement grand public et de l’autre, le film d’auteur chevronné, subversif et mal léché. Opératique et chassant sur les terres du giallo : MI1 est du pur Brian de Palma.

 

MI1

 

Ethan Hunt suspendu à ras du sol piratant l’ordinateur central de la CIA. En une scène seulement, MISSION : IMPOSSIBLE s’est frayé un chemin vers l’inconscient collectif et l’histoire de la pop culture. Triomphe commercial (457 millions de dollars de recettes) et troisième plus gros succès de l’année 1996 aux États-Unis, l’adaptation cinéma de la série est, à l’image de sa scène la plus célèbre, un acte de piratage au grand jour, une opération quasi suicidaire : se réinventant producteur, Tom Cruise offre 80 millions de dollars à un auteur du Nouvel Hollywood, Brian De Palma. La rumeur veut que la production ait débuté sans script et que les tensions aient été légion. Tournage souffreteux, peut-être. Mais un grand film au final. Un chef-d’œuvre, même.

Débutant à Kiev, allant à Prague et passant le plus clair de son récit en Europe, MISSION : IMPOSSIBLE met en scène un monde encore hanté par la Guerre Froide où les hommes de pouvoir omniscients d’autrefois ne se remettent pas de voir « le Président des USA diriger désormais le pays sans leur permission ». Cinq ans après la chute du bloc Soviétique, MISSION : IMPOSSIBLE, sous l’impulsion du très mal léché Brian De Palma, se montre rongé par l’état du monde, comme attaqué par une conscience historico- politique en forme de virus, à l’heure où le reste des grands spectacles hollywoodiens de 1996 se cherchent de nouveaux ennemis – des aliens dans INDEPENDENCE DAY, des malfrats dans LA RANÇON ou des militaires mécontents dans ROCK. Pourtant, bien qu’il joue à merveille du background 60’s de la série, Brian De Palma n’entend pas la respecter pour autant et délivrer un film d’espionnage politico-parano lambda.

Comme certains de ses protagonistes trompant l’ennemi en revêtant des masques confondant de réalisme, Brian De Palma avance déguisé. La toute première séquence dans laquelle Hunt, grimé, soutire à un homme des informations en lui faisant croire qu’il a tué une femme, en dit long. Tout est faux et la mécanique se révèle également trompeuse pour le spectateur : la femme n’est pas morte et Hunt n’est pas dans une chambre, mais dans un décor en carton pâte que l’on démonte une fois la mission réussie. Jeu des apparences et mise en scène du monde comme twist suprême : dès le départ, Brian De Palma prend le pouvoir sur MISSION : IMPOSSIBLE. Il fera de ce spectacle commercial un film répondant à ses obsessions récurrentes.

MISSION : IMPOSSIBLE se révèle ainsi être le plus sanglant de tous les volets de la franchise. Mieux : il est même le seul des quatre premiers épisodes dans lequel le sang est filmé plein cadre – qu’il soit réel ou faux. Lui qui l’a déjà relu dans SŒURS DE SANG, BODY DOUBLE, PULSIONS ou BLOW OUT, De Palma mène MISSION : IMPOSSIBLE vers le giallo – jusque dans sa mécanique de whodunnit où les meurtres sont rejoués en flashback lors de la prise de conscience du héros. Jouissant d’une lumière rappelant le Technicolor d’un Hitchcock – toute la séquence à Prague – et d’un score aux cordes dignes d’Herrmann, MISSION : IMPOSSIBLE enchaîne les contre-plongées, les split-focus, les savants jeux d’ombre et de lumière, les gros plans grandiloquents sur des visages grimaçants – le face à face Hunt/Kittridge au resto –, les zooms et décadrages en un ballet d’un opératisme tout « de palmien » – et donc hitchcockien. Un ballet où « être démasqué, c’est être mort » et où le héros d’antan, Jim Phelps, s’avère être le traître d’aujourd’hui – ultime doigt d’honneur qui permet à De Palma de prendre le dessus sur les attentes des fans et qui assure à Tom Cruise de prendre le pouvoir sur la saga en tournant la page de la série.

On a vu blockbuster plus aimable, plus mainstream… Même poussé par moment vers quelques règles bling bling du divertissement 90’s (le thème de la série revu par les membres de U2 Larry Mullen et Adam Clayton, la grosse scène d’action over the top dans le tunnel sous la Manche), MISSION : IMPOSSIBLE n’est pas encore un über spectacle fait de tours de force mais un suspense diabolique reposant entièrement sur sa mise en scène. Pour la franchise, il est une note d’intention totalement folle qui, en l’état, n’aurait pas le droit de cité de nos jours. Mais qui a pourtant encore été érigée comme influence majeure des quatrième et cinquième volets.

 

 

MISSION : IMPOSSIBLE 2 – Le Héros et le vilain

Après l’opératisme sanglant de MISSION : IMPOSSIBLE, la saga passe au romantisme de John Woo avec MISSION : IMPOSSIBLE 2. Le mauvais goût grandiloquent reste donc de mise. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

 

MI2

 

L’analyse de la saga MISSION : IMPOSSIBLE passe par une évidente constatation : chaque épisode impose dès ses premières minutes une intention narrative, stylistique et/ou méta indéniable. Ici, l’une des deux premières séquences montre un Ethan Hunt gravissant seul un immense amas rocheux, tel un surhomme invincible que même la gravité ne peut atteindre. À la poubelle l’idée que MISSION : IMPOSSIBLE puisse mettre en scène une équipe. MISSION : IMPOSSIBLE 2 marque l’avènement – éphémère – de l’Ethan Hunt tout-puissant.

Quelques minutes plus tôt, le film s’est ouvert sur une scène où le spectateur découvrait un bad guy déguisé en Hunt. Tout à coup, tout un pan de la filmographie de John Woo vient à l’esprit. VOLTE/FACE, tout d’abord. Le réalisateur hongkongais se saisit de l’idée des masques chère à la saga et, tout comme De Palma, en fait un usage très personnel en la menant vers les concepts du double maléfique et de l’échange d’identité/de névroses. L’idée d’opposition/fusion entre héros et vilain sous-tend tout le film – depuis la voix off introductive jusque dans le nœud de l’intrigue qui présente un virus et son antidote. Ainsi, le méchant Sean Ambrose (Dougray Scott) est un ancien agent Mission Impossible et, tout comme Ethan Hunt, aime passionnément Nyah (Thandie Newton). À bien des égards, héros et antagoniste sont le même homme ou les deux faces d’une même médaille. Impossible ainsi de ne pas repenser à THE KILLER, dans lequel Woo faisait d’une pourriture – un tueur à gages – une figure romantique et héroïque dans laquelle les concepts de Bien et de Mal coexistaient.

MISSION : IMPOSSIBLE 2 s’inscrit ainsi assez facilement dans l’œuvre de Woo, jusque dans ses atours de tragédie grecque – le virus a pour nom de code Chimère et son antidote Bellérophon. Cheveux longs et manteau en cuir d’idole émo-rock, Tom Cruise évolue ici dans un monde sur-romantisé. L’amour naît au premier regard sur un air tragique de flamenco. Les voitures de luxe se frottent et se frôlent pour au final coller l’une à l’autre en un coït incontrôlable. Chaque coup porté à l’ennemi, d’une violence cartoonesque, découle d’une lente décomposition de mouvements captés au ralenti. Chaque gunfight vit d’un romanesque ultra stylisé où émergent les figures poétiques récurrentes de Woo – les flammes vengeresses et les colombes purificatrices. Chaque acte de violence est déroulé avec une grâce visuelle dont seul est capable le cinéma asiatique. Jusque dans son mauvais goût jouissif et assumé – des reflets cradingues dans des lunettes, des fondus enchaînés trop signifiants du visage de Hunt à celui d’Ambrose, un méchant qui grimace grossièrement avant de se faire percuter par un camion – MISSION : IMPOSSIBLE 2 s’impose en film de John Woo.

La plus grande ironie étant que MISSION : IMPOSSIBLE 2 pousse le vice jusqu’à être un parfait film américain de John Woo en refusant d’être un pur film de John Woo. Et, ce faisant, se prend les pieds dans le tapis. Dans son intronisation du Ethan Hunt solitaire et tout-puissant, MISSION : IMPOSSIBLE 2 tente de faire du personnage un pendant américain de James Bond. On le glamourise à l’excès, on le sexualise maladroitement, on lui donne un sens de l’humour froid, on en fait un réfractaire à l’autorité, on lui donne un adversaire par trop théâtral. Pire : une bonne dose de misogynie traverse le récit. Si MISSION : IMPOSSIBLE 2 apparaît comme le volet le plus faible de la saga, ce n’est pas parce que les excès de John Woo sont clivants mais bien parce que dans sa rutilance triomphaliste typique de la fin des années 90, le film a parfois l’air forcé. Or, Ethan Hunt n’a jamais été James Bond et ne devrait pas l’être. Capable des cascades les plus folles – MISSION : IMPOSSIBLE 2 est l’acte inaugural des tours de force exécutés par Cruise lui- même –, Ethan Hunt n’a pourtant rien d’un super-agent froid et cynique. Rongé par ses propres névroses, il est avant tout un héros sentimental, un homme presque banal et quotidien auquel le spectateur peut s’identifier. Ce que les deux épisodes suivants vont justement s’évertuer à démontrer.

 

 

MISSION : IMPOSSIBLE 3 – Le Travail et le trivial

Finis les excès « nouveau riche » de MISSION : IMPOSSIBLE 2. Le troisième volet s’intéresse à l’humain derrière le héros. Entre respect pour le monde de la télé qui a fait de son nom une marque et émancipation farouche, J.J. Abrams devient cinéaste.

 

MI3

 

L’anecdote est connue : après un marathon DVD des deux premières saisons de la série ALIAS, Tom Cruise propose au créateur du show, J.J. Abrams, la réalisation de MISSION : IMPOSSIBLE 3. Un projet qui a vu se succéder David Fincher puis Joe Carnahan aux commandes, tous deux partis pour différends créatifs. Avec Abrams, qui connaît le gros cinéma pour avoir notamment écrit ARMAGEDDON mais qui n’a jamais réalisé de film, Cruise se paie-t-il un élève admiratif et docile ? Pensez-vous. Comme De Palma et Woo, J.J. Abrams va se saisir de MISSION : IMPOSSIBLE avec l’appétit du crève-la-dalle.

MISSION : IMPOSSIBLE 3 se décline même comme un appendice à gros budget d’ALIAS puisque J.J. Abrams ambitionne d’observer le prix que paie Ethan Hunt en étant agent de l’IMF et faire ainsi entrer le spectateur dans le quotidien du héros en étudiant l’humain derrière l’espion. Pas étonnant qu’au centre de l’intrigue trône un McGuffin parfait : la mystérieuse « Patte de Lapin », arme dont on ne saura rien et qui finit d’illustrer par l’absurde l’abstraction qu’est devenu le travail de Hunt. Pourquoi se bat- il ? Pour qui ? De la même façon, dans ALIAS, Abrams travestissait un drame familial en thriller d’espionnage et faisait de son héroïne Sydney Bristow le sujet d’une prophétie nébuleuse. Centre de tout, Sydney n’avait pourtant aucune prise sur son existence de femme, de fille, de fiancée, d’amie.

Entre ALIAS et MISSION : IMPOSSIBLE 3, les passerelles abondent. Comme dans le pilote de la série, le film débute par une scène de torture du personnage principal, pour dérouler ensuite une narration en flashbacks. Dans l’un et l’autre, des rendez-vous secrets entre agent et supérieur se font à l’épicerie du coin. On n’assiste pas qu’à de luxueuses réceptions de l’ambassadeur mais aussi à des soirées entre amis où l’on boit de la bière en écoutant du Etta James. Dans MISSION : IMPOSSIBLE 3, comme dans ALIAS, J.J. Abrams fait craquer la surface pour regarder en face les émotions très quotidiennes de personnages extraordinaires – une méthode presque spielbergienne.

Ainsi, MISSION : IMPOSSIBLE 3 apparaît comme une transition parfaite pour Abrams, du petit au grand écran, jusque dans sa mise en scène. La première scène se repose sur des gros et très gros plans, sur un cadre claustro rappelant la télé en 4:3 des années 2000 pré-écrans plats. Il est aussi le premier réal de la franchise à reprendre totalement l’idée de la mèche et de l’allumette pour son générique, comme dans la série. De même, il redonne vie au concept d’équipe et semble vouloir ainsi respecter davantage l’œuvre de Bruce Geller – et ses fans. J.J. Abrams ne passe pas au cinéma en piétinant le monde qui l’a fait roi et qui l’a mené là, la télé.

Mais peu à peu, il s’adapte. Lors de la première séquence d’action – dans l’usine berlinoise –, son cadre s’élargit, il multiplie les plans plus larges, les travellings, les plans de grue et se paie presque tout ce que le cadre télé lui interdisait autrefois. Pourtant, fidèle à son propos sur l’humain derrière l’espion, il revient dès qu’il le peut à des gros plans sur les visages, même dans l’action. Sans doute parce qu’il n’a alors pas l’habitude des gros moyens, il semble se désintéresser des moments de bravoure. Si bien qu’ici, la cascade la plus mémorable se résume à Cruise courant, courant toujours plus vite, plus loin, fuyant son sort tragique d’agent secret.

Revigorant la franchise avec
une efficacité et une sincérité touchantes, MISSION : IMPOSSIBLE 3 est l’acte ultime d’émancipation de J.J. Abrams. Ainsi se permet-il de tuer à l’écran Keri Russell, actrice de sa première œuvre personnelle d’importance, FELICITY. En assassinant sa première héroïne, il tourne une page. Celle de la télé : après MISSION : IMPOSSIBLE 3, il se limitera à produire des séries. Et, après avoir relancé une autre licence 60’s (STAR TREK), il est aujourd’hui à la tête d’un des plus gros films de l’histoire : STAR WARS – LE RÉVEIL DE LA FORCE. Juste avant de mourir, le personnage campé par Keri Russell dans MISSION : IMPOSSIBLE 3 lâchait un « Merci ». Comme si Abrams lui-même signifiait-là tout ce qu’il doit à la télé.

 

 

M:I PROTOCOLE FANTÔME – Le Roi et l’oiseau

Tom Cruise iconisé comme jamais par la caméra virevoltante du brillant formaliste Brad Bird. Ou comment, en faisant de son côté cartoon une sur-réalité, PROTOCOLE FANTÔME se hisse avec panache au niveau du tout premier MISSION : IMPOSSIBLE.

 

MI4

 

« Quand j’ai débuté dans l’industrie, on devait se contenter, dans l’animation, de la niche des contes de fées avec des animaux parlants. Et ce domaine n’était pas du tout abordé par le live action. Depuis, on a eu BABE, un live action avec des animaux parlants, qui était formidable. Puis des films animés comme LES INDESTRUCTIBLES qui lorgnaient vers des choses faites normalement dans le live action. Les frontières sont de plus en plus floues. C’est un progrès. » Quelques mois avant la sortie de PROTOCOLE FANTÔME, son quatrième long-métrage et le premier en prises de vues réelles, Brad Bird exposait dans Cinemateaser la manière dont tombaient les frontières entre live action et animation. « Un film est un film », ajoutait-il. Des propos idoines : en passant à la prise de vues réelles avec le quatrième MISSION : IMPOSSIBLE, Brad Bird est resté le
même cinéaste et a continué d’abolir
les barrières entre les genres. Comme dans LE GÉANT DE FER, LES INDESTRUCTIBLES et RATATOUILLE, Bird trouve dans PROTOCOLE FANTÔME l’occasion de creuser l’un des thèmes majeurs de sa filmographie : la cohabitation – souvent jugée contre nature par le monde extérieur aux héros – du réel et de l’irréel.

S’ouvrant sur de longs et majestueux plans d’approche aérienne sur Budapest, PROTOCOLE FANTÔME entre dans le vif du sujet dès ses premières secondes. Brad Bird, habitué à n’avoir aucune limite dans l’animation, n’est pas à la tête d’un blockbuster live pour se brider. Contrairement à ceux de J.J. Abrams dans MISSION : IMPOSSIBLE 3, ses cadres sont immédiatement aérés et épris de mouvements. Sa caméra filme de vastes horizons, se sert de tout l’espace – y compris du vide, comme dans le saut effectué par Josh Holloway depuis le toit de la gare ou dans la séquence de la Burj en IMAX –, le distord avec des grands angles. Ici, tout est possible et chaque séquence doit avoir son propre impact visuel.

Ainsi, dans la première apparition d’Ethan Hunt, Tom Cruise se voit sur-iconisé. Allongé, filmé de dos, il se révèle de trois quart, puis il sort gracile de sa cellule, effectue de profil un saut d’un étage à l’autre de sa prison puis marche, à nouveau représenté de dos. Il s’arrête. Se retourne. Enfin, il se dévoile de face à une caméra faisant de lui un héros quasi fantasmatique. Dès lors, Brad Bird ne va avoir de cesse de fissurer cette image, la pirater et faire de son acteur une entité quasi cartoonesque, dont les exploits apparaissent si fous qu’ils suscitent la circonspection rigolarde des acolytes de Hunt. Parce que le cinéaste peut filmer Cruise faire des choses dingues et irréelles dont le pouvoir de fascination et d’évocation n’est pas à la portée des péripéties numériques des autres blockbusters, l’acteur devient ici une sorte de créature hybride, un cartoon fait de chair et de sang. En lui résident le réel et l’irréel. Il est à la fois Hogarth et le Géant de Fer, Linguini et Rémy, il est tous les Indestructibles et leurs avatars civils à la fois. Ethan Hunt n’a jamais été aussi démesurément surhumain et, en même temps, profondément normal, loin du héros omnipotent de MISSION : IMPOSSIBLE 2. Plus que tout autre épisode de la franchise, PROTOCOLE FANTÔME va imposer l’idée d’équipe. Hunt n’est ici rien sans ses partenaires et Bird passe la majeure partie du film à lui bâtir une famille, des semblables, auprès de qui dompter ses névroses, ses peurs et ses peines.

De cette fusion entre le live et le cartoon émergent certaines des idées les plus marquantes du film, comme celle de l’écran dont se servent Hunt et Benji (Simon Pegg) pour infiltrer le Kremlin et qui ne dépareillerait pas dans l’arsenal Acme dont se servent les Looney Tunes. Un écran reproduisant la réalité pour en travestir une autre – il cache Hunt et
Benji : encore une fois la cohabitation de deux notions antagonistes et la porosité des frontières entre illusion et réalité. Une incursion permanente du merveilleux – aussi périlleux soit-il – dans le réel que Bird défendra de manière exaltée dans son film suivant, À LA POURSUITE DE DEMAIN. Que le plan d’ensemble qu’effectue Bird de l’horizon de Dubaï dans PROTOCOLE FANTÔME préfigure celui de Tomorrowland n’a sans doute rien d’un hasard.

 

 

M:I ROGUE NATION – L’espion et l’abstraction

Vif, rugueux, drôle, malin, spectaculaire, émouvant, exigeant : le cinquième volet de MISSION : IMPOSSIBLE s’impose en blockbuster total et continue d’explorer avec passion – et le parfait – le destin tragi-héroïque d’Ethan Hunt.

 

MI5

 

C’est devenu une règle tacite, peut-être même fortuite ou inconsciente : chaque MISSION : IMPOSSIBLE débute par une séquence en forme de note d’intention narrative, stylistique et méta (cf plus haut). ROGUE NATION, le cinquième épisode de la saga, ne fait pas exception. D’un point de vue dramaturgique, l’ouverture du film de Christopher McQuarrie institue l’un des thèmes majeurs de ROGUE NATION : l’élévation d’Ethan Hunt au rang d’abstraction omnisciente quasi divine. Une introduction énorme, folle et jouissive dans tout ce qu’elle a de spectaculaire et de généreux qui, d’un pur point de vue méta, semble lancer au spectateur : « Vous êtes venu voir Tom Cruise jouer au cascadeur de l’extrême ? OK, évacuons ça tout de suite et passons à autre chose, on ne fera pas plus gros. » Sauf que ROGUE NATION va justement passer plus de deux heures à constamment faire mieux et plus imposant que ces quelques dantesques premières minutes. Le credo de ce cinquième épisode est de combiner divers éléments des quatre précédents films pour en obtenir un autre, plus ouvertement personnel pour le réalisateur.

Ainsi ROGUE NATION fait-il nombre de références aux autres MISSION : IMPOSSIBLE (on cite le piratage de la CIA du premier film ou l’explosion au Kremlin du quatrième), on y trouve un Ethan Hunt à mi-chemin entre l’homme en quête de sens de M:I3 et la machine irréelle, presque cartoonesque de PROTOCOLE FANTÔME, ainsi qu’un méchant (fantastique Sean Harris) qui, comme celui de M:I2, serait comme un décalque en négatif du héros. Mais si l’on devait davantage rapprocher ROGUE NATION d’un autre opus de la franchise, ce serait de l’originel réalisé par Brian De Palma – tant pour la manière dont le monde s’avère mis en scène par les personnages que pour la façon dont toute vérité apparaît comme un simulacre. Pas étonnant que ROGUE NATION soit aussi, au côté du premier volet, le plus hitchcockien des MISSION : IMPOSSIBLE. En point d’orgue ? L’une des plus belles séquences vues dans un blockbuster depuis longtemps : une infiltration dans les coulisses d’un
opéra, relecture non dissimulée et particulièrement érudite d’une scène mythique de L’HOMME QUI EN SAVAIT TROP. Superbe et haletante, cette scène seule pourrait suffire à résumer la puissance esthétique et dramatique de ROGUE NATION, le parfait alliage entre ancien et moderne qu’il concocte.

Clamant son amour du vintage (une mission est délivrée à Hunt via un disque vinyle !) mais refusant toute nostalgie passéiste (les outils numériques et notamment les écrans de toutes sortes sont ici des outils primordiaux au récit), McQuarrie livre un film d’action/espionnage passant sans ciller de la nervosité à l’ampleur. Le découpage, impressionnant, ne cherche pas pour autant l’épate inutile. ROGUE NATION propose un cocktail très ‘mcquarrien’ dans l’âme qui, contrairement à celui assez similaire de JACK REACHER, ne dérape jamais. Tout est ici redoutablement bien dosé, de l’humour burlesque à l’urgence, de la rugosité hard boiled des bastons à la vivacité des poursuites. Le tout empaqueté dans une narration fluide, naturelle, enlevée, littéralement opératique, dont la vélocité ne tombe jamais dans l’hystérie. Une excellence narrative et esthétique – on regrettera tout de même quelques fonds verts et CGI ratés, imputables à une post-production accélérée – qui fait de ROGUE NATION un blockbuster charmant et retors, malin et partageur, au suspense étouffant et exaltant. Sans doute parce que McQuarrie a l’intelligence de tout fonder sur ses personnages.

La tendresse du spectateur pour Benji (Simon Pegg), Luther (Ving Rhames) et Brandt (Jeremy Renner) ne se dément pas. La nouvelle venue, Ilsa Faust (exceptionnelle Rebecca Ferguson), se révèle un ajout absolument fantastique – dommage que le film se laisse aller par deux fois à des plans sexy dénudés inutiles. Mais ROGUE NATION est avant tout une nouvelle pierre dans l’analyse d’Ethan Hunt. « C’est vraiment vous ? J’ai entendu des histoires sur vous… Elles ne peuvent pas être toutes vraies ! », lui
dit une très jeune agent, admirative. Héros de la saga depuis vingt ans, Hunt – et son interprète indissociable Tom Cruise – atteint ici le statut d’abstraction légendaire. Il devient la ‘voix dans le ciel’, celui qui énonce une mission dans l’oreille de Benji, il incarne et devient littéralement l’Impossible Mission Force. Il est « la manifestation physique du destin » et « celui qui, souvent, connaît la seule manière de s’en sortir ». Pourtant,
si ROGUE NATION fait de Hunt cette entité presque invincible et invisible, ce fantôme insaisissable que tout le monde respecte ou craint, le film le rappelle également brutalement à son statut d’humain mortel – ne serait-ce qu’un instant. Pour la première fois depuis le premier film, le sang – le sien – refait même son apparition à l’écran ! Dans son duel avec Lane (Sean Harris), bad guy façonné par la chute des idéologies, Hunt révèle pleinement l’une de ses caractéristiques premières : en vrai héros romanesque, il ne soutient pas une idée politique – il est d’ailleurs absent des arcanes institutionnelles dépeintes par le film – mais un concept bien plus élusif et subjectif, bien plus global qu’un seul drapeau. Tenter de savoir où se situent le Bien et le Mal pour défendre le premier et combattre le second, telle est la principale mission d’Ethan Hunt. Contrairement à Lane, qui tente de détruire le système qui l’a créé, Hunt n’est l’arme d’aucun régime, si ce n’est celui de ses valeurs –et de celles de son équipe. Que McQuarrie et le très bon score de Joe Kraemer usent à répétition du « Turandot » de Puccini n’a rien d’un hasard : ROGUE NATION vibre d’une certaine cruauté et de la tragédie insoluble que représente l’héroïsme romantique d’Ethan Hunt.

 

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Retrouvez aussi :

Notre dossier consacré à ROGUE NATION
Notre portrait interview de Rebecca Ferguson

 

 

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