Cannes 2017 : WONDERSTRUCK / Critique

18-05-2017 - 12:26 - Par

Cannes 2017 : WONDERSTRUCK

De Todd Haynes. Sélection officielle, compétition.

Synopsis officiel : Adapté du roman de Brian Selznick, l’auteur de HUGO CABRET, WONDERSTRUCK suit sur deux époques distinctes les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu’il n’a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d’une mystérieuse actrice. Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York.

« Tu dois être patient avec cette histoire », dit un personnage de WONDERSTRUCK au jeune protagoniste. Une profession de foi qui pourrait être celle de Todd Haynes lui-même, envers son public. Car WONDERSTRUCK, dans sa proposition de cinéma, se doit de faire confiance au spectateur – et réciproquement. À bien des égards, Haynes signe ici son anti-CAROL. Là où son précédent film semblait parfois sous verre, bien en sécurité derrière une vitrine glacée d’esthétique surannée, bien protégé du moindre sursaut d’émotion, WONDERSTRUCK s’affiche dès ses premières minutes comme une œuvre du lâcher prise, pour Haynes, comme pour le spectateur. Débutant sur une imagerie de conte de fées – un enfant, une forêt la nuit, des loups – le film préfère ensuite une mise en scène beaucoup plus fuyante et fragmentaire. En un savant exercice de montage bousculant les époques et parfois les temporalités en leur sein, Haynes construit une expérience foncièrement charnelle, organique, d’une fluidité absolue. Alors que se multiplient les gros plans sur des objets, des visages, WONDERSTRUCK s’impose scène après scène comme un travail de perception – l’œil du cinéaste à l’œuvre sur son sujet et ses personnages – et un travail sur la perception – celle des gamins héros du récit et celle du spectateur qui les suit. Haynes conte et filme à hauteur d’enfants : chaque scène déborde donc d’un appétit insatiable de storytelling et d’aventures, en un tourbillon de générosité et d’innocence. Là, le brio du casting est évident – Oakes Fegley (déjà sublime dans PETER & ELLIOTT LE DRAGON), Millicent Simmonds et Jaden Michael semblaient faits pour réifier l’enfance. WONDERSTRUCK se dévoile dans le sentiment, dans les émotions exacerbées de ses personnages d’enfants, sans filtre, parfois jusqu’à l’excès. Mais c’est justement là que réside l’intrinsèque puissance de WONDERSTRUCK : en travaillant avant tout sur la perception sonore et visuelle qu’ont Ben et Rose – tous deux malentendants – des événements qu’ils traversent, Haynes force le spectateur à ressentir avant de réfléchir, puis à creuser en lui des souvenirs éclairants et des émotions identiques – solitude, isolement, peine, émerveillement, colère, peur etc. Pour qui se laisse guider sur cette voie sensorielle, émotionnelle voire psychanalytique, il s’en dégage une succession quasi ininterrompue de décharges émotionnelles. WONDERSTRUCK vibre, vit, touche à des non-dits primaux, aborde avec simplicité des choses essentielles, déclenche des sentiments quasi inexplicables. Souvent, par la simple force de ses images, que vient sublimer une prodigieuse et aérienne partition de Carter Burwell dont l’élégance confine à l’évidence. Audacieux dans ses choix esthétiques, Haynes refuse toutefois l’exercice de style démonstratif. Jamais dans le mimétisme, il délivre pourtant une ode au cinéma, au rêve, au storytelling comme portes sur le monde pour survivre à l’enfance. Et dissémine ici ou là une foule d’idées dont celle, et pas la moindre, que la vérité se dit souvent dans ce qu’on n’entend pas. De quoi donner l’envie irrépressible de se plonger encore et encore dans ce film-monde, aussi brillant et ambitieux qu’il n’est humble, pour en saisir la richesse visible et invisible.

De Todd Haynes. Avec Oakes Fegley, Millie Simmonds, Julianne Moore. États-Unis. 2h. Prochainement

 

 

 

 

 

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